Pesticide lave plus blanc
Moins de pesticides dans les champs ! jure l'État. Sauf que les chercheurs font un autre constat. À la hausse ou à la baisse ? La chimie c'est de la magie.
Imaginez qu’en pleine canicule, le gouvernement affirme qu’il fait 25°. Pourtant il fait trop chaud dehors, vous n’avez guère la force de marcher. Et vous avez beau rafraîchir la page de Météo France, le chiffre 25 vous nargue sur l’écran. Quel est ce tour de magie ? peste le citoyen en nage sur le trottoir. Eh bien, c’est exactement ce qu’a fait l’Union européenne avec un autre thermomètre : celui qui mesure le recours aux pesticides dans les champs — céréales, maraîchage, arbres fruitiers, vigne, herbe à foin.
Car le nouvel indicateur qui mesure la quantité de pesticides répandus dans les prairies n’est plus le bon vieux NODU cher aux scientifiques, mais un petit nouveau : HRI1. C’est comme si Bruxelles et Paris avaient remplacé le degré Celsius (39°C à Paris en été), par le degré Medius (25°M à Paris, on vient de l’inventer). Fin des canicules, arrêt de la chimie : à Crépy et à Lamballe, nous sommes priés d’y croire. Même quand un voisin situé près d’un champ de betteraves se rend à l’hôpital : séance de chimio.
Cancer ou pas, le ministère de l’agriculture annonce qu’entre 2012 et 2022, le recours aux pesticides a baissé de 36 % en France : c’est écrit dans la « stratégie Ecophyto 2030 » publiée le 13 mai 2025. À ce rythme, la politique agricole de l’État sera propre dans cinq ans. HRI1, l’unité de mesure qui dissout le glyphosate ? Regardons-y de plus près.
Un amour de recette
Pour casser le thermomètre puis fabriquer un indicateur en chocolat, il faut réunir six ingrédients :
1- Classer les pesticides en 4 catégories, de la moins risquée (catégorie 1) à la substance interdite (catégorie 4). Entre les deux, on trouve la catégorie 2 = substance autorisée. Puis la catégorie 3 = substance dangereuse dont le remplacement est envisagé.
2- Ensuite on ajoute un malus, ou plutôt un coefficient à chaque catégorie : de coeff 1 (catégorie 1) à coeff 64 (catégorie 4), en passant par coeff 8 (catégorie 2) et coeff 16 (catégorie 3). Cela s’appelle : « une pondération du risque ». Ainsi, les produits de la catégorie 1 reçoivent la meilleure note ; ceux de la catégorie 4 une très mauvaise note.
3- Enfin, on additionne le tout. Si l’on part d’une base 100, HRI1 vaut 70 points en 2021 contre 105 en 2018. D’où « le moindre recours aux pesticides en France », comme le clame le ministre de l’agriculture.
4- Dès qu’un pesticide est interdit, HRI1 est mis à jour : on lui retire les points correspondants. Exemple : le mancozèbe en 2021. Allégé d’une substance de catégorie 4, l’indicateur HRI1 baisse de 10 % d’un coup.
5- Dès qu’une substance en remplace une autre, HRI1 baisse de façon spectaculaire : comme la lessive, les nouveaux pesticides ultra-concentrés autorisent des dosages plus faibles, même si on ne sait rien de leur toxicité. Or HRI1 ne tient pas compte du dosage dans ses calculs.
6- Quant aux insecticides qui agissent en très petites quantités — mais leur impact sur les insectes pollinisateurs tels que les abeilles est ravageur —, leur suppression n’a guère d’influence sur HRI1 : retirer quelques grammes d’un produit ultra-toxique ne change pas le nombre total de points. Alors à quoi bon se donner la peine de supprimer les insecticides ?
Ça monte et ça baisse
Mis bout à bout, six ingrédients font une recette idéale pour affirmer que « le recours aux pesticides a baissé de 36 % en dix ans en France », alors que c’est l’inverse : le bon vieux NODU mis au point par les scientifiques dit qu’en dix ans, 3 % de chimie en plus ont été répandus dans les champs.
Ainsi, même si le glyphosate était interdit en France dès demain au profit d’une nouvelle substance, NODU se méfierait : il prendrait en compte la molécule de rechange dans ses calculs. Alors que HRI1 serait en chute libre : la nouvelle molécule aurait d’office un coefficient 8, contre 64 pour le glyphosate. D’autant que la création de Bayer pèse 13 % de la chimie déversée dans les champs chaque année.
Dès lors, les industriels de la chimie se frottent les mains : avec HRI1, ils sont invités à sortir de nouveaux pesticides tous les ans. Imitant le business de la lessive, ils font en sorte que les bidons soient plus concentrés que les anciens. Chaque nouveauté entre dans la catégorie 1 ou 2, même si un dosage divisé par quatre se révèle en réalité quatre fois plus toxique que le pesticide précédent. Et comme les chercheurs ont besoin d’une paire d’années pour évaluer un produit…
D’où la question : pourquoi l’Union européenne a-t-elle cassé le thermomètre ?
Injonctions contradictoires
En 2023 et 2024, une armée d’agriculteurs en colère au volant de tracteurs ont roulé vers Paris puis vers Bruxelles. Parmi eux, certains n'arrivent plus à joindre les deux bouts. Un front venu du sud, de l’ouest, de l’est fit transpirer dans les bureaux, jusqu’à celui d’Ursula von der Leyen.
Au même moment, des citoyennes et des citoyens ayant une fibre écologique lèvent le doigt : et notre santé ? Et la biodiversité ? Parmi eux, il y a des agricultrices et des agriculteurs : le cancer fait des ravages dans le métier. Or tout oppose l’industriel céréalier qui gère son exploitation au bureau, face à son ordinateur, et la famille paysanne qui trait ses bêtes matin et soir. Quant aux abeilles, elles manquent d’ambassadeurs à Bruxelles.
Face à deux injonctions contradictoires, la présidente de la Commission européenne a fait comme n’importe quel responsable politique soucieux de la sécurité publique : elle s’est rangée dans le camp de celui qui crie le plus fort, dans la rue puis dans les urnes.
Car en 2025 toute présidente, tout ministre, tout sénateur, tout député transpire, non de chaleur, mais de peur. Elle ou il a peur des exploitants en colère, des routiers en colère, des cheminots en colère, des motards en colère, peut-être même des retraités en colère. Faire de la politique, c’est gérer une colère puis une autre au fil des événements, même si la base manifeste parfois contre son camp. Au final, qui crie victoire, mais en douce, dans un palais doré, en sablant le champagne ? Le PDG de BASF, puis celui de Bayer.
HRI1, indicateur dopant pour le chiffre d’affaires ?
Renaud Canard
sur les pesticides :
Grâce à l’Union européenne, la guerre entre deux indicateurs place les citoyens dans le doute : « Au fond, qu’est-ce qu’on mange ? »
En France, le ministère de l’agriculture s’est aligné sur HRI1. Le ministère de la transition écologique annonce un arrêté fin 2025 pour protéger les captages d’eau : 20 à 30 sont fermés chaque année, l’eau y étant polluée. Quant au ministère de la santé, son communiqué est un modèle de langage abscons : « Notre grand enjeu pour 2025, c’est de continuer à caractériser l’exposition de la population aux pesticides, c’est-à-dire de continuer à nourrir les travaux de recherche pour arriver à démontrer l’impact potentiel sur la santé publique de l’exposition aux pesticides. »
Un tel brouillard informationnel exige des repères avant de s’attabler :
• HRI1 signifie Harmonized Risk Indicator, soit indicateur harmonisé du risque en français.
• Même si HRI1 est devenu l’indicateur officiel, bon prince le ministère de l’agriculture consent encore à publier l’indice NODU. Ainsi, on peut comparer les deux méthodes de calcul. En dix ans, il y a baisse du recours aux pesticides de 36 % selon HRI1. Mais hausse de 3 % pour NODU. Et même de 10 % si l’on remonte aux années 2009-2011.
• Que pense l’Institut national de recherche sur l’agriculture et l’environnement (INRAE) de l’indicateur HRI1 ? Voici des extraits de son rapport.
- Les catégories 1 à 4 sont « peu discriminantes et discutables ».
- Les substances les plus efficaces à faible dose sont « masquées par celles ayant des doses homologuées (…) supérieures ».
- Les facteurs de pondération retenus pour le calcul de l’indicateur « ne sont pas étayés par des données scientifiques ».
- Par ailleurs, « aucun paramètre toxicologique ou écotoxicologique spécifique de chaque substance n’est pris en compte ».
- Enfin, « Il y a eu peu de transparence et de concertation dans son processus d’élaboration ».
• Le ministère de l’agriculture défend l’indicateur HRI1 sur son site.
• L’INRAE défend l’indicateur NODU, ou à défaut une évolution de l’indicateur HRI1, mais son rapport ne figure pas (encore) sur son site. En attendant, l’Institut dresse un tableau de l’usage des pesticides dans l’agriculture sur cette page.
• Les médias relaient l’analyse critique de l’INRAE sur l’indicateur HRI1. Exemple : Agriculture : l’INRAE préconise une refonte de l’indicateur utilisé par le gouvernement pour évaluer l’usage des pesticides. Article de Pauline Moullot et Anaïs Moran dans Libération du 13 mai 2025.
• Le 3 mai 2024, Le Monde a décortiqué les méthodes de HRI1 et de NODU qui aboutissent à des résultats opposés sur la quantité de pesticides répandus dans les champs, graphiques à l’appui.
• Dans une chronique publiée le 3 février 2024 sur le site du Monde, le journaliste du Monde Stéphane Foucart, un spécialiste de la question des pesticides, décrit « un réarmement chimique de la France ». Union européenne et gouvernement ayant recours à l’indicateur HRI1 pour évaluer l’usage des pesticides dans l’agriculture, le journaliste évoque une « fraude » potentielle des pouvoirs publics sur le sujet.
• Glyphosate : la plus vaste étude animale conduite à ce jour confirme des risques accrus de cancers. Article de Stéphane Foucart publié dans Le Monde du 12 juin 2025, soit quatre jours après la mise en ligne de cette chronique.


