Pina Bausch remixe le Sacre du printemps
…du moins en rêve. La pièce a 51 ans. Au fil des reprises, une œuvre culte se fige avec le temps. Qu’en ferait Pina Bausch dans les années 2020 ?
16 femmes contre 16 hommes. Sur un plateau couvert de terre, deux clans s’affrontent. D’un côté, les femmes portent une nuisette beige pâle. De l’autre, les hommes s’affichent torse nu et en pantalon noir. Parfois l’une fait un geste vers l’autre : en vain. Après 35 minutes d’un face-à-face où les corps avancent puis reculent au gré de mouvements collectifs et saccadés, le camp des mâles désigne l'élue : dans sa robe couleur sang qui se déchire au fil des minutes, la femme sacrifiée danse jusqu’à la mort. Ainsi le décrète un rituel païen qui honore le dieu du printemps.
Quand Pina Bausch crée la pièce en 1975, elle n’est pas encore la chorégraphe star qui porte la danse-théâtre (Tanztheater en allemand) sur les scènes du monde. Comment franchir le plafond de verre ? En puisant dans le patrimoine musical. Elle choisit Le sacre du printemps, une œuvre pour orchestre que le compositeur Igor Stravinski crée en 1913 pour les ballets russes. À 35 ans, Pina Bausch baigne dans les idées post-1968. La société industrielle cantonne les femmes au rôle d’objets sexuels, de mères, de femmes au foyer ? La chorégraphe adhère au féminisme (1) des années 1970 qui dénonce la mainmise des hommes sur « le sexe faible ». D’où un Sacre du printemps qui chorégraphie la guerre des sexes.
Mais 51 ans plus tard et après la mort soudaine de la chorégraphe en 2009, la pièce jouée de Paris à Anvers vieillit mal.
Danse binaire
Car même si le féminisme reste un combat d’actualité dans les années 2020, la vision binaire de l’homme méchant (en noir) et de la femme gentille (en nuisette) ne fait plus l’unanimité. De nos jours, les rapports entre les femmes et les hommes se résument-ils à un front entre deux camps adverses pour l’éternité ? Les hommes incarnent-ils la puissance, les femmes la fragilité ? Sur scène, 16 danseurs bombent le torse. Leur masculinité est arrogante et brutale. En face, 16 danseuses virevoltent avec leurs jupons. Leur féminité est farouche et craintive. Et c’est la femme qui perd : le rite sacrificiel met l’une d’elles à mort.
En 2026, Pina Bausch procéderait-elle de la même façon ?
En tout cas ses disciples reproduisent au geste près l’œuvre de leur déesse, sur les plateaux de Paris et d’Anvers. Vidéo à l’appui, les chorégraphes chargés de transmettre la pièce aux danseurs s’attachent à faire respecter chaque posture, chaque geste, le tout au millimètre près. En répétitions ils se querellent parfois, comme si l’un avait la certitude d’être plus fidèle à Pina Bausch que l’autre. Résultat : les danseurs qui reprennent le Sacre du printemps sont réduits à l’état de robots. Hommes ou femmes, ils surveillent la position du moindre orteil sur le plateau.
D’où un spectacle devenu machine, la virtuosité technique l’emportant sur l’expression. Nous sommes loin, très loin de la danse-théâtre telle que Pina Bausch l’explora au fil de ses créations. Le Sacre du printemps repris depuis 2010 épouse invariablement la thèse : les brutes dominent les douces. Or le propos colle mal aux années 2020, quand volent en éclat les clichés féminins et les clichés masculins.
Pina remixe
Au même moment les musiques actuelles ne cessent de prélever (sampling), de mélanger (mashup), de remixer : les morceaux d’hier font les morceaux d’aujourd’hui. Personne ne s’en offusque : compositeurs et musiciens savent que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme au fil des évolutions techniques. Mais surtout parce que l’humanité évolue, digérant le passé pour tracer le futur.
Alors pourquoi la danse s’échine-t-elle à perpétuer l’œuvre de ses idoles, tandis que de jeunes chorégraphes sont condamnés à la rupture esthétique pour exister ? Peut-être parce que la danse reste un milieu académique qui s’accroche aux aides publiques : honorer le patrimoine, mettre un nom en haut de l’affiche. Alors danse classique, danse contemporaine, danse jazz, danse hip-hop, danse orientale restent sagement dans leur couloir.
Dès lors celle ou celui qui, dans le monde de l’Art, ose critiquer un chef-d’œuvre et son créateur commet un crime de lèse-majesté.
Si Pina Bausch revenait parmi nous en 2026, peut-être enverrait-elle ses disciples valser, puis réécrirait-elle son Sacre du printemps pour le faire respirer : les sens en éveil, elle capterait à coup sûr les méandres de notre société.
Marleen Canard
(1) Aujourd’hui, on dirait même écoféminisme : Pina Bausch aime relier les femmes à la terre.


