Plat unique aux élections municipales
En 2026, les communes ayant moins de 1 000 habitants sont soumises au même régime que les autres. Quel effet sur la démocratie en milieu rural ?
Jadis il y avait de l’ambiance aux élections municipales. Dans les villages on pouvait rayer un nom sur la liste. On pouvait en mettre un autre en piochant dans une liste concurrente. Au bureau de vote on trouvait des listes incomplètes, mais légales : pas toujours aisé de réunir onze bonnes volontés dans une commune de 400 habitants. Il y avait même des électrons libres : une liste avec un seul candidat ! Mais en 2026 la récréation est terminée.
Car le législateur, ou plutôt l’État décrète qu’il faut remettre de l’ordre dans les campagnes.
Norme électorale
C’est ainsi qu’en mars 2026 chaque liste doit être complète (1), alterner femmes et hommes, le tout de Lescun à Melun. De prime abord, on pourrait croire que c’est du bon sens : pourquoi l’ordre à Melun, le désordre à Lescun ? Au nom de l’égalité, il faut que chaque Française, chaque Français vote selon le même règlement. Et puis il faut vivre avec son temps : fin des listes avec dix hommes, la femme en dernier. Vive la France, vive la citoyenneté.
Or la réforme a une conséquence imprévue : jamais il n’y a eu autant de listes uniques dans les communes de moins de mille habitants.
Car de nos jours et alors que les élus croulent sous les responsabilités, rejoindre une liste puis enchaîner les réunions à 20 heures, cela fait un peu peur. Tempêtes, accidents, misère sociale, querelles de voisinage : au menu d’un mandat il y a un projet, mais surtout plein d’urgences à gérer. Et si mon village est la prochaine commune sinistrée ?
Mais il y a presque toujours quelqu’un au village qui se dit prêt à s’y coller.
Maire et maître
Maire : dans une commune de 400 ou de 40 000 habitants, la fonction donne pouvoir et respectabilité. Certes, les communautés de communes absorbent l’essentiel des compétences : économie, transports, ordures ménagères, équipements sportifs et culturels. Mais le maire garde souvent la main sur l’urbanisme et la voirie.
Or dessiner un village a quelque chose de gratifiant : au-delà du trottoir à refaire, le maire peut racheter un petit immeuble pour y faire du locatif. Il peut aussi y placer un commerce, voire aménager une bibliothèque. Et la salle polyvalente ? Et l’église ? Et la maison de santé ? Bien des maires endossent le costume de l’entrepreneur immobilier. Le concours des villages fleuris ajoute une touche de verdure. La cerise sur le gâteau reste le plan de circulation. Sécurité routière : une commune de moins de mille habitants a le souci de ses enfants et de ses personnes âgées.
Choisir ses colistiers
Ainsi des vocations de maire naissent encore chez le médecin, l'avocat, l’ingénieur, l'enseignant à la retraite. Mais le plus dur est de créer une liste. Or avec les règles de 2026, il faut trouver six ou quatorze colistiers avec 50 % de femmes, 50 % d’hommes en alternance, du premier adjoint à la conseillère municipale. Des colistiers si possible pas trop ambitieux, pas trop charismatiques, pas trop éclairés : rien de pire que de négocier avec un rival alors que s’écrit le budget.
Et puisque les listes partielles et les électrons libres - celles et ceux qui épiçaient une campagne - sont exclus du processus électoral, désormais l'avenir du village dépend d'une liste unique, cadrée, calibrée, avec un seigneur à sa tête : Monsieur le maire.
Bilan : en 2026 et à quelques exceptions près, il n’y a plus de contre-pouvoir en milieu rural.
Voter sans choisir
Voici venu le dimanche 15 mars 2026, premier tour des élections. Électrices et électeurs doivent agir en citoyens : mettre LA liste dans l’enveloppe, puis glisser le tout dans l’urne. Certes les électeurs ont une échappatoire : ne rien mettre dans l’enveloppe. Ou alors y glisser une feuille blanche. Les plus découragés vont à la pêche ce jour-là. Mais il reste en bouche la nostalgie du temps passé, quand une liste incomplète, donc minoritaire, exerçait son pouvoir de vigilance au conseil municipal.
Quant à l’électron libre, de nos jours il écrit des chansons avec sa guitare. Ou alors il se balade à vélo.
Quand les élections municipales suent l’ennui puis que Monsieur le maire dirige à sa guise, la démocratie respire-t-elle en milieu rural ? En nivelant les différences entre villes et villages, l’État dompte l’esprit gaulois qui animait encore il y a peu les petites communes.
Au fait : si Monsieur le maire abuse de son pouvoir à partir du dimanche 15 mars au soir, qui lance l’alerte auprès des autorités ?
Place du village, ruer dans les brancards est signe de vitalité.
Dominique Canard
(1) Toute liste doit être complète, ou presque : par exception, la liste peut compter jusqu’à deux candidats de moins que l’effectif légal du conseil municipal.
Liens ressources :
• Le ministère de l'Intérieur explique ce qui change pour les communes de moins de 1 000 habitants, aux élections municipales 2026.
• Loi N° 2025-444 du 21 mai 2025 visant à harmoniser le mode de scrutin aux élections municipales.
• Qu'est-ce que la police administrative qu'exerce la ou le maire d'une commune en France ? Réponse sur le site de l'État dédié aux collectivités locales.
• Le Code général des collectivités territoriales. Les questions de police administrative sont traitées dans la partie réglementaire.
* Photographie : Lescun, commune de 163 habitants dans les Pyrénées Atlantiques. En 2020 il y avait deux listes et 19 candidats. En 2026 il y a une seule liste et 11 candidats. En 2020 la liste Lescun a de l’avenir remporte le scrutin à la surprise générale. Elle compte huit femmes et trois hommes, le tout sans tête de liste. Danielle Gay est élue maire de Lescun, à huis clos, confinement lié au Covid-19 oblige. En 2026 elle choisit de ne pas se représenter. Lui succède Jean-Marie Pru-Lestret et sa liste intitulée Liste d'ouverture pour un village riche de ses diversités.


