Politesse, mot à double tranchant
Politesse de pacotille ou politesse du cœur ? La politesse a ses avocats et ses détracteurs. Elle nous complique la vie, grince Ghassan Khoury. Si l'amour était simpliste, vaudrait-il la peine d'être vécu ? rétorque Jean Pruvost. Restons polis, ouvrons le débat.
« Il y a huit ans, j’étais un jeune homme plein d’idéalisme et de vigueur, et regardez-moi aujourd’hui. Je grisonne et ricane, comptant les jours qui me restent avant ma mort politique. » Quel président parle ainsi à l’ouverture d’un dîner devant la presse ? Barak Obama, quelques semaines avant la fin de son mandat en 2016. La starting joke, ou plaisanterie d’ouverture, incarne l’humour anglo-saxon : mettre à l’aise le public avec un zeste d’autodérision.
Autour du président, quelques rires fusent. Qu’il soit spontané ou forcé, le rire de politesse est une attitude qui apaise les relations humaines. Placé au bon moment, le trait d’esprit a le don d’aplanir les tensions.
Aplanir ? Dans son essai La politesse au fil des mots et de l’histoire, Jean Pruvost remonte le temps pour explorer les reliefs d’un mot. Polire, chez les Romains, consiste à battre la laine comme un tapis pour lui donner son apprêt. Peu à peu, le mot gagne d’autres activités : polire un objet, c’est lui donner la touche finale. Polire agrum, c’est préparer un champ avant de le cultiver.
Polire une femme, un homme ? C’est possible, mais à partir du XIIe siècle. Un poème attribué à Renaud de Beaujeu dit : « Il vint une dame jolie qui belle estoit et bien polie ». L’auteur loue ici la peau douce et lisse du personnage. Chrétien de Troyes le prend le mot, mais cette fois pour qualifier une personne qui soigne son langage. Quatre siècles plus tard, Montaigne écrit : « Au-dedans, c’était l’âme la plus polie du monde ». Ça y est : poli traverse la carapace. Il désigne une personne qui se démarque par sa culture et son ton mesuré. En 1580, il faut avoir de l’instruction pour être poli.
Pourtant, le mot politesse n’a encore pas été inventé. Les Italiens en ont la primeur : politezza désigne la propreté physique. En 1578, Guy Le Fèvre de La Boderie traduit un texte italien. Face au mot politezza, il invente le mot politesse. En 1664, La Rochefoucauld lui ajoute un sens figuré : qualité « nécessaire dans le commerce des honnêtes gens ». Être poli·e, c’est appliquer des règles de bienséance. En 1718, le dictionnaire de l’Académie française, deuxième édition, va plus loin : la politesse est « une certaine manière de vivre, d’agir, de parler, civile, honneste & polie, acquise par l’usage du monde ». Désormais, être savant ne suffit plus pour être poli. Politesse, ou le début d’un conte de fées ?
Haro sur la politesse
Patatras ! En 1851, le philosophe Schopenhauer remplace les moutons par des rongeurs. « Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir contre la gelée par leur propre chaleur (…). Aussitôt, ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres ». Mais quand le besoin de se réchauffer les rapproche à nouveau, « le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de ça de là entre deux maux ». Ce va-et-vient se poursuit « jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable ». Avec sa fable des porcs-épics, Schopenhauer jette un regard froid et désabusé sur son époque : « le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ». La distance moyenne qu’ils finissent par trouver, « la politesse et les belles manières », leur permet de vivre en société. « Triste politesse », soupire Jean Pruvost.
Au grand dam de celui-ci, Schopenhauer vient d’amorcer un réquisitoire contre la politesse qui se prolonge jusqu’à nos jours. « J’ai trouvé un homme d’une politesse exquise, irréprochable, une tranche de galantine pourrie supérieurement glacée - mais crispé, vibrant de je ne sais quoi », écrit Léon Bloy dans Le désespéré en 1880. « Une sève maligne et corrompue se cache sous l’écorce de la politesse » ajoute La Bruyère. Factice, insultante, ostentatoire, méprisante… De romans en essais, les adjectifs déferlent sur le mot politesse. Dans Le Figaroscope, le réalisateur Philippe Briday clame : « la politesse n’est souvent que l’hygiaphone des hypocrites ».
Avec les recherches en psychologie, la politesse devient même un moyen pour manipuler son prochain. La captation de bienveillance consiste à prendre des nouvelles de son interlocuteur, à faire semblant de s’intéresser à ses propos, voire à lui demander son avis, puis à aborder le service que l’on attend d’elle ou de lui. Un classique de la négociation en politique et en affaires. Autre outil : la politesse de répétition. Une personne qui entend les mots qui lui sont chers dans la bouche de son interlocuteur a tendance à mieux lui faire confiance.
Trop d’éloges, trop de cadeaux, trop de servilité plus ou moins feintes inspirent à Alain Créhange un mot : gaffabilité. En voici la définition : « Excès de politesse à l’origine de bien des paroles maladroites ».
Dès lors, les personnages qui attirent la sympathie sont ceux qui incarnent une spontanéité retrouvée. En 1960, Jean Cocteau présente Colette comme « incarnant une sorte de jeunesse de pensée dotée de cet "œil interne, toujours au service d’une sensibilité ou d’une sensualité sans pudeur, une table rase de toute politesse et du menuet des rapports sociaux" », écrit Jean Pruvost. Dans le registre du flirt, l’écrivain Alexandre Dumas prend le parti de son héros dans Les trois Mousquetaires : « "Ah ! j’aimerais mieux ne vous avoir jamais vue", s’écria d’Artagnan avec cette brutalité naïve que les femmes préfèrent souvent aux affèteries de la politesse, parce qu’elle découvre le fond de la pensée et qu’elle prouve que le sentiment l’emporte sur la raison ». Fin de la politesse ?
Politesse du cœur
Non car Jean Pruvost la cherche - et la trouve - en une alcôve où rares sont celles et ceux à s’aventurer. Ni blanche, ni noire, la politesse n’a pas dit son dernier mot. D’abord, elle déteste qu’on la mette dans une case. Mettre de la politesse dans ses gestes, ses paroles, ses écrits, cela n’a rien à voir avec des normes sociales telles que la bienséance, la civilité, ou la courtoisie. On peut être obséquieux ou protocolaire sans être poli. Ensuite, la politesse est affaire de feeling. Celle du taciturne diffère de celle de l’expansif. Chacune, chacun a sa façon d’être - habitus, disent les sociologues. Chacune, chacun trouve sa manière d’être poli·e, ce qui demande un peu de temps, et peut-être aussi une indépendance d’esprit. En fait, la politesse a besoin de la « bonne mesure ». La doser « pour éviter les excès pernicieux ou les insuffisances méprisantes, implique aussi, de manière idéale, une attention sur les mots mêmes par laquelle elle s’exprime », écrit Jean Pruvost.
De même, la politesse n’a pas besoin de faste pour s’exprimer. « Il y a quelquefois plus de vraie politesse dans un homme inculte, étranger à toutes les formules du savoir-vivre, mais indulgent et charitable, obligeant, prévenant par nature, que dans un homme du monde sec, froid, égoïste », écrit en 1882 un « grand-père » dont on ne connaît que les initiales : J-B-C. Des études récentes montrent que les riches se montrent moins polis que le simple quidam, comme si l’on pouvait acheter tout, y compris le silence d’autrui, avec de l’argent. « Le cœur, le tact, l’intelligence des situations ne sont pas le privilège des milieux aisés », constate Jean Pruvost.
Sans fortune, mais avec de la bonne volonté, « la politesse est une petite chose qui en prépare de grandes » conclut le philosophe André Comte-Sponville dans Petit traité des grandes vertus, en 2014. Sauvée, la politesse ?
Qui voudrait s’en passer ?
Sauf qu’il faut se rendre à l’évidence : la politesse telle que détestée par les uns ou idéalisée par les autres peine à franchir le tamis de la réalité. En 1906, le romancier Jules Renard avoue : « J’aime beaucoup les compliments. Je ne les provoque pas, mais je souffre quand on ne m’en fait pas ». Ainsi, il reconnaît avoir « trop demandé à mes amis, hypocritement, des éloges de Poil de carotte », son dernier roman. Gageons qu’une partie de ses interlocuteurs a trouvé les mots pour le satisfaire. « Tromperie bienfaisante », la politesse a un effet placebo dont on aurait du mal à se passer. D’où la formule de Charles Dollfus en 1868 : « La politesse est un mensonge convenu, qui n’en est plus un, parce qu’il ne trompe personne. Et cependant, qui voudrait s’en passer ? Il trompe donc encore ».
Ainsi déplumée, la politesse est mise à nu sous la plume de Robert Mallet en 1972 : « La politesse qui n’est que politique prouve déjà une délicatesse dans la ruse ». Gustave Thibon, philosophe, complète en l’an 2000 : « La terre deviendrait vite inhabitable si chacun cessait de faire par politesse ce qu’il est incapable de faire par amour. Inversement, le monde serait presque parfait si chacun arrivait à faire par amour tout ce qu’il fait par politesse ».
Quelle que soit la situation, le langage crée ou non la politesse. « Les mots sont le vêtement de la pensée », écrit Jean Pruvost. Dans un autre passage de son livre, il ajoute : « En usant dans les situations conflictuelles d’une politesse matelassante, on évite parfois le tranchant d’un point de vue qu’il aurait pu être regrettable d’exprimer ». Vêtement, matelassante : en deux images, l’auteur nous ramène chez les Romains. Polire la laine de mouton pour lui donner son apprêt. Polire ses propos pour draper une relation. Vite, rhabillons la politesse. Un mensonge, c’est mal. Un tissu de mensonges, c’est mieux !
« La politesse est une monnaie qui enrichit celui qui la dépense », dit un proverbe persan.
Salwa et Tristan Canard
• Quelques expressions : rendre la politesse. Brûler la politesse. Faire des politesses. Se confondre en politesse.
• Politesse de… : politesse de pacotille. Politesse de la vieille cour. Politesse de préséance. Politesse de l’esprit. Politesse de l’âme. Politesse de la vertu. Politesse du bourreau. Politesse des rois. Politesse du désespoir. Politesse du cœur.
• Clichés sur la politesse : politesse anglo-saxonne, arabe, japonaise, allemande… Politesse des Celtes, des primitifs, bourguignonne, des villes d’eau.
• Toujours ce besoin de qualifier la politesse : instinctive, délicate, exquise, extrême, chevaleresque, exemplaire, fine, onctueuse, pateline, raffinée, discrète, simple, vraie... Dans un autre registre : académique, accablante, administrative, banale, atavique, cinglante, feinte, glaciale, impatiente, importune, insolente, maniérée, obséquieuse, protocolaire, rampante, rustique, sèche, stricte, surannée, superflue... Tous ces adjectifs figurent dans tel ou tel roman. Et si l'on essayait « bancale » ?
• Une idée fixe se transmet de génération en génération : « la politesse se perd, les jeunes d’aujourd’hui sont décadents ».
• Politesse et euphémismes dans les conversations, selon Jean Pruvost : « sans-abri » ou « sans domicile fixe » à la place de vagabond, mendiant, clochard. Les tarifs n’augmentent plus, ils « évoluent ». « Dépouille mortelle » remplace le cadavre. On meurt de moins en moins, mais on continue de s’éteindre, disparaître, ne plus être, s’en aller, « nous » quitter, pour rejoindre le repos éternel et la dernière demeure, autrement dit le cimetière. « Passer l’arme à gauche » et rejoindre le « boulevard des allongés » au lieu de mourir.
• Définition de la politesse du cœur dans le dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition (la dernière) : « Attitude dictée par la sensibilité, l’intuition et non par les usages ».
• Le comble de la muflerie : « il en va des civilités comme de la langue, dès qu’une norme est affectée à un mot dans un registre d’usage, il y a toujours une personne bien intentionnée pour vous en faire la remarque si vous êtes en défaut », écrit Jean Pruvost. En savoir-vivre comme ailleurs, gare aux donneurs de leçons.
• Le comble de la politesse chez Alphonse Allais : « C’est s’asseoir sur son derrière et lui demander pardon ». Ou « refermer la fenêtre derrière soi après s’être jeté dans le vide ».
• Un jour, Jean Pruvost croise Patrick Poivre d’Arvor dans un ascenseur à Radio-France : « J’avais deux étages pour formuler une amabilité intelligente. Allais-je lui dire que j’avais lu deux de ses livres et qu’ils m’avaient plu ? Pareille déclaration sur le moment me parut niaise. Et s’il me prenait pour un crétin ? Je cherchais donc désespérément quelque chose de plus pertinent, sans succès. Je n’ai eu que le temps d’improviser une plate politesse sur son dernier livre, acheté certes, mais pas encore ouvert. Un étage de plus et peut-être m’aurait-il posé une question sur ledit livre, avec une réponse sotte assurée. Sauvé de justesse par la rapidité de l’ascenseur. Je ne suis pas sûr que la formule du poète journaliste Claude Roy affirmant dans Le malheur d’aimer en 1958 que "la plupart des mensonges sont de politesse, même vis-à-vis de soi", puisse être une excuse ». Aujourd'hui, Jean Pruvost regrette-t-il encore son manque d’inspiration ?
• La politesse au fil des mots et de l’histoire, par Jean Pruvost, ouvrage publié aux éditions Tallandier. Jean Pruvost, professeur émérite de lexicologie et d'histoire de la langue française, est l'auteur de dictionnaires et ouvrages autour des mots, notamment La story de la langue française, livre publié aux éditions Tallandier en 2020. Jean Pruvost est aussi l'auteur de chroniques à la radio et à la télévision.
• Photographie : Le patio, par Henri Zo. Musée des beaux-arts de Pau.


