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Politique de l'erreur

Politique de l'erreur

Pourquoi un responsable politique prend-il presque toujours la mauvaise décision ? Dans son cabinet, une lutte d'influence met les conseillers à couteaux tirés. L'éloquence est une arme à double tranchant.

Pourquoi l’État français a-t-il manqué de masques en mars 2020, quand une pandémie déferla sur un pays ? La question nourrit les enquêtes dans les médias. Elle mobilise des commissions d’enquête au Parlement. Pourtant, le mystère demeure.

Car malgré les dépositions sous serment des ministres et des directeurs de la Santé, chacun se renvoie la patate chaude. Entre 2010 et 2020, les stocks stratégiques de masques se sont volatilisés. Le processus des décisions se perd dans un labyrinthe administratif. Que s’est-il passé dans le cadre feutré d’un cabinet ministériel ? Pour le comprendre, partons sur le terrain, puis remontons le temps. Cap sur la Lorraine.

Panique à la base de loisirs

Nous voici à 40 km de Nancy, dans les bureaux d’une communauté de communes, au milieu des années 1990. Une réunion met en présence un président, une maire de village, deux techniciens, ainsi que deux ou trois témoins. À l’ordre du jour : la gestion d’une base de loisirs dans le village de Favières.

Voilà trois ans que, grâce à des subventions publiques, un plan d’eau brille au soleil à l’entrée du village. On peut y pêcher. On peut s’y baigner. L’accès à la plage est gratuit. La nouvelle circule de Favières à Nancy. Le bouche-à-oreille attire les familles de Nancy à Favières. De plus en plus de familles.

Dès qu’il fait beau, les automobiles encombrent les rues du village. Les déchets s’amoncellent sur la plage. Un jour, une baigneuse est victime d’un malaise. Angoisse à la mairie : comment gérer le flux ? Ce qui devait être un espace de loisirs pour les habitants de Favières et les villages alentour devient une zone hors de contrôle.

La mairie du village croule sous les responsabilités. Il faut recruter des maîtres nageurs sauveteurs pour surveiller l’aire de baignade. Il faut canaliser les flux de voitures. Il faut nettoyer le site à la fin de la journée. Il faut résoudre l’équilibre financier de l’équipement. Car le budget d’un village est incompatible avec des charges qui s’élèvent à plusieurs dizaines de milliers d’euros par an.

La maire de Favières réclame au président de la communauté de communes une réunion pour la sortir du guêpier. Plusieurs pistes sont à l’étude : rendre payant l’accès à la baignade pour assurer les frais de personnel - surveillance et entretien. Faire évoluer le projet en aménageant un camping doté de chalets en bois, afin de réserver le site aux villageois et aux touristes qui séjourneront sur place. Protéger le site avec des grillages…

Le président de la communauté de communes, qui a mobilisé des fonds publics - département, région, État - pour financer le projet, fronce les sourcils. Également conseiller général, l’élu local mobilise ses réseaux pour offrir des subventions aux communes du canton. En revanche, il se fiche éperdument de la bonne ou de la mauvaise gestion des équipements qui poussent ici et là. Face à une maire qui se ronge les sangs, il se tourne vers ses techniciens, tous deux salariés de la communauté de communes. L’un s’occupe de développement économique ; l’autre de développement touristique. Dans le regard du président, une injonction : trouvez-moi dare-dare une solution.

Écran de fumée

Le technicien chargé du tourisme entre le premier en scène. Il dresse l’inventaire des charges annuelles relatives à la gestion d’une base de loisirs. Puis il esquisse deux pistes de travail. Chacune d’elles implique des choix en matière d’investissement, de recrutement, de montage juridique. C’est clair. C’est précis. C’est âpre. Ça va coûter un peu d’argent pour rétablir la situation. Ça demande du courage politique puisqu’il va falloir trancher.

Puis le technicien chargé du développement économique se lance à son tour. Il déploie sa virtuosité verbale. Il parle si bien que dix minutes plus tard, tous les participants ont oublié pourquoi ils se sont rassemblés. Le conseiller se lève. Le timbre de sa voix, sa façon de scander une phrase, son aisance gestuelle transcende un plan d’eau. Un nouveau récit berce l'assemblée. Appelé « développement local », il repeint un tracas en une fresque où l’homme se hisse au centre du projet. Bouche bée, la maire de Favières écoute la fable. Ravi, le président de la communauté de communes se frotte les mains. Quand les participants se quittent, tout le monde ou presque il est content.

Trois ans plus tard, la base de loisirs de Favières subit des vagues de baigneurs dont les véhicules empiètent sur les trottoirs. Les détritus débordent des poubelles. Entre-temps, le président de la communauté de communes s’est fait élire président du département. Ouf. Le voilà à distance des événements.

« Quel rapport avec les masques ? » se demande la lectrice ou le lecteur. Vite, repartons vers les années 2020.

Principe de réalité ou récit national

De Favières à Paris, le processus qui aboutit à une décision politique reste le même. Face à un problème, le responsable politique s’appuie sur une tribu de conseillers. Deux ou trois dans une communauté de communes. Plusieurs dizaines dans un ministère. Il existe deux types de conseillers : les emmerdeurs, ceux qui n’arrêtent pas de sortir des soucis sous les tapis ; et les enchanteurs, ceux qui écrivent un roman national.

Les emmerdeurs savent qu’une base de loisirs va, par la force des choses, générer des frais de fonctionnement. Ils savent aussi que plus les équipements sortent de terre, plus la colonne charges enfle, à moins de préparer en amont un plan de financement doté d’une colonne recettes. Ils savent enfin qu’aucun projet ne fait l’unanimité. Certains sont même franchement impopulaires.

Les enchanteurs ont un plan de carrière derrière la tête. Leur mission, c’est de bercer le responsable politique avec un récit qui les mène tous deux d’une communauté de communes à un département, puis un ministère. Et même à l’Élysée si tout va bien.

L’emmerdeur suggère de faire des stocks de masques, même si cela coûte quelques millions d’euros par an à l’État. L’enchanteur rétorque que le précédent virus n’était que de passage et qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter.

Quant au responsable politique, il déteste se prendre la tête avec des sujets qui ne rapportent aucune voix. Ce qu’il veut, c’est écrire le roman de son prochain mandat. Un roman ponctué de promesses, de perspectives, de réjouissances. Quand je serai président, Françaises, Français, tout ira mieux. Alors votez pour moi.

En fin de conte

Et voilà comment les sujets difficiles, ceux qui exigent des précautions, sont glissés sous le tapis. Les conseillers enchanteurs ont leur bureau à côté du président. Les conseillers emmerdeurs passent peu à peu au second plan.

La manière dont s’élabore une décision politique est peu connue du grand public. Elle repose sur le bal des conseillers : ceux qui filtrent l’information, la digèrent, puis la présentent sous un visage plus ou moins souriant. Entre conseillers, la concurrence fait rage. C’est à qui trouvera l’argument qui emportera la décision du ministre. Par la force des choses, le conseil le plus coloré, l’avis le plus séduisant entre le premier dans l’oreille de l’élu, lequel imagine déjà son prochain discours.

De 1995 à 2020, de Favières à Paris, les bases de loisirs continuent à fleurir ; les masques à manquer. L’État empile des équipements dont la plupart ne servent à rien. Le principe de précaution ? La prévention des catastrophes ? L’intendance suivra. À la télé, mieux vaut annoncer une autoroute qu’une bicoque avec 50 millions de masques dedans.

Lors de la prochaine campagne électorale, si un candidat promet « des jours heureux », alors méfiance : sous le tapis pousse un cactus qui, un jour ou l’autre, renversera la table. Quand il surgira, le cactus sera le vrai maître des horloges. Le principe de précaution, c’est peut-être « chiant ». Mais c’est utile quand un virus montre ses dents.

Juana Canard     

Photographie : un moment de solitude avant de foncer.