< Retour
Politique du « off »

Politique du « off »

Parler en « off » consiste pour un politique à faire une confidence à un journaliste, mais sans assumer ses propos. D'où vient cet usage ? Dans quel but est-il utilisé ? « Off », mode d'emploi.

En novembre 2022, Yaël Braun-Pivet, députée de la majorité et présidente de l’Assemblée nationale, reçoit les journalistes du Monde. Au cours de l’entretien elle parle de ses positions politiques, de sa vision du Parlement, du groupe Bolloré. Pourtant, l’article ne verra jamais le jour. Pourquoi ? À l’issue de l’entretien, Yaël Braun-Pivet exige le « off ». Traduction : reprenez mes propos, mais ne dites pas d’où ça vient. Les journalistes du Monde protestent. « J’ai toujours fait comme ça, sermonne la députée des Yvelines en se levant pour rejoindre l’Hémicycle. Ce n’est pas à vous de décider ce que j’assume de dire publiquement ou non. Sinon vous ne franchirez plus la porte de ce bureau. » Un mois plus tard, Yaël Braun-Pivet déclare sur France Inter : « Moi j’ai des convictions, je les porte, et je trouve qu’on devrait assumer ce qu’on pense quand on fait de la politique. Donc, pour moi, ce qui est off, ça n’existe pas ». La pirouette est racontée dans l’excellent article de trois journalistes du Monde : "Le off, chronique d’une dérive politique".

Pourquoi le « off » - raccourci de « off the record », soit « hors micro et caméra » - est-il un usage qui prospère en politique ? À quoi sert-il ? Comment les journalistes gèrent-ils une matière parfois explosive ? Pour le comprendre, trempons un doigt dans la tambouille politique, un autre dans la bulle médiatique.

Intérêts opposés

Quiconque a fréquenté les coulisses du pouvoir sait qu’entrer en politique, c'est comme entrer en religion. Surtout en France où la laïcité transfère notre besoin de croire : de l’Église à l’Élysée. Chaque parti a ses chapelles avec ses prédicateurs, ses apôtres, ses brebis égarées. Et puis il y a le messie tout en haut. Autour de lui, la cour fait acte de dévotion. Untel est en odeur de sainteté. Tel autre est cloué au pilori. Chacun est prié de lire la dernière bible du candidat. Quand la messe est dite un soir d’élections, la femme ou l’homme monte sur l’estrade, ou s’en va méditer au purgatoire. Parfois, il effectue une diète médiatique. Le moment venu il repart en mission, voire en croisade. Dans les coulisses du pouvoir il faut être militant, jusqu’à y sacrifier sa vie privée. Les qualités orales sont décisives : on raconte des histoires, ou mieux, on écrit le récit national, quitte à en inventer plusieurs versions. La parole est sanctifiée. Le charisme est la clé de voûte de la partition.

Face à elle ou face à lui, le journaliste incarne les yeux et les oreilles du citoyen - du moins celui qui veut savoir et comprendre. Le journaliste est plus ou moins consciencieux, plus ou moins en forme, plus ou moins aguerri aux pièges du métier. Il a en général peu de temps : le rédacteur en chef lui demande de torcher trois papiers pour 18 heures. Les frais de mission sont réduits au minimum, alors il prend l'avion du ministre - du mois si celui-ci l'invite. Et puis les encarts publicitaires arbitrent les sujets. Quant au PDG, il a ses obsessions et ses humeurs : par exemple, il déteste que l’on vienne fouiller dans ses affaires.

Alors dès qu’un leader politique et un journaliste se rencontrent, c’est compliqué. D’un côté de la table, l’élu·e craint que ses propos soient mal compris. « Les journalistes racontent n’importe quoi » est une phrase ancrée dans son esprit. Les réseaux sociaux servant de filtre, mais aussi d’amplificateur, la moindre phrase sortie de son contexte déclenche une polémique qui peut briser net une réputation, voire une carrière. De l’autre côté de la table, le journaliste a besoin d’épices pour que son article soit lu, partagé, repris, de préférence jusqu’à la dernière ligne. De part et d’autre de la table, attentes et objectifs divergent, ou plutôt s’affrontent.

Alors le « off » arrive sur un plateau.

Sortie de secours

Qui a inventé le « off » ? Personne ne le sait. Mais la confrérie des élus l’a aussitôt adopté. En communication politique, il existe deux nuances de « off » : je vous l’ai dit mais ne le répétez pas ; je vous l’ai dit mais ne dites pas que ça vient de moi. En son for intérieur, l’orateur espère que le journaliste glissera le propos sulfureux dans son prochain article, mais expurgé du nom de son auteur. Car en religion politique, la liberté d’expression n’existe pas. Les « éléments de langage » sont fournis en haut lieu, avec des idées convenables et des phrases policées. Corseté dans son rôle, un maire adjoint, un conseiller régional, un député, un ministre rêve qu'une saillie voyage malgré tout jusqu’aux Français, histoire de secouer le cocotier. Comment procéder ? Au lieu de s’autocensurer, l’élu parle en « off » : sésame qui le met en principe à l’abri d’un blâme, voire d’une excommunication. Avec quelques mots prononcés en catimini il fait du journaliste son obligé, son ombre caustique ou sarcastique, sa bouée de sauvetage quand une affaire le fait ruminer.

Avec du « off » plein son carnet, que fait ensuite le journaliste ? Soit il obéit, et le devoir d’informer en prend un coup. Soit il publie, et le voilà banni. La confrérie des élus ne pardonne pas à celle ou celui qui transgresse la loi du « off » : ne jamais donner de nom. Qu’elle vienne de droite ou de gauche, chaque confidence est un cas de conscience. Loyauté ou trahison : il faut choisir son camp, et tant pis pour la déontologie du métier. Une pirouette (encore elle) consiste à publier la phrase fatidique, puis à noyer le poisson : « confie un familier du pouvoir », « souffle un conseiller de l’exécutif ». Avec de telles formules, la citation peut venir de l’Élysée comme d’un obscur secrétariat d’État. Plus ou moins intègre, plus ou moins servile, plus ou moins tendu vers le scoop : chaque journaliste gère le « off » à sa façon. À ce stade, le « off » aurait pu rester au stade du bricolage.

Et puis Emmanuel Macron est arrivé.

« Off » industriel

En septembre 2022, le président de la république organise une conférence à Nanterre. Une bonne centaine de journalistes se pressent derrière de petites tables, prêts à enregistrer la parole divine. Sur place, ils apprennent que tout sera « off » : ni micros, ni caméras. Quoi ? Une conférence à la salle du Pavillon des Berges avec obligation d’écouter, mais interdiction de relayer ? Ce jour-là par exemple, Emmanuel Macron relance la réforme des retraites avec le départ légal à 65 ans. Un projet de loi mené au pas de charge est né à Nanterre, devant cent journalistes, mais le président rechigne à l’assumer. Face à l’absurde de la situation, les journalistes en sont réduits à des contorsions, ainsi que le raconte Le Monde dans « Les dérives du off ».

La conférence de Nanterre en septembre 2022 a ouvert une nouvelle page du « off ». En lieu et place des apartés, l’élu du peuple discourt devant l’assemblée des journalistes. Objectif : que la matière donne lieu à une avalanche d’articles, de commentaires, d’éditoriaux. Ainsi, il teste ses idées auprès des fidèles avant de les transformer en réformes, ou non. Déjà, Emmanuel Macron laissa « fuiter » une dissolution de l’Assemblée nationale juste après son élection en mai 2022, puis y renonça dès lors que la rumeur provoqua une levée de boucliers. Le « off » accède ainsi au statut de propagande 2.0. En manœuvrant les journalistes, le « off » à grande échelle orchestre l’opinion. Ensuite, il ne reste plus qu’à adapter ses instruments.

Retour aux sources

De soupape de sécurité pour un responsable politique à cran, le « off » version 2022 est devenu une arme de manipulation massive… à moins que l’opinion publique n’en décide autrement. Avec l’essor de médias alternatifs, certains journalistes refusent d’imiter leurs aînés. Ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, ils le relaient sans filtre, y compris en citant tel ministre ou tel député. Alors chacun reste sur ses gardes. Micros et caméras sont partout. Les leaders politiques se savent en représentation permanente. Ils délèguent aux « communicants » l’expertise du discours et la façon de le propager, au point que des attachés de presse susurrent aux journalistes : « après la conférence on vous faxe votre article, ça vous fera gagner du temps ».

Le « off » abîme-t-il la démocratie ? Non s’il retrouve sa place originelle : un moyen pour un lanceur d’alerte de parler aux journalistes. Comme l’écrivent les journalistes du Monde, le scandale du Watergate en 1972 n’aurait jamais vu le jour sans le « off » de témoins à protéger. Cet épisode fondateur pourrait devenir un phare pour un futur « off » éthique : la confidence recueillie ne mérite le secret des sources que si elle dénonce un abus ou une corruption. Quant aux confidences de Yaël Braun-Pivet, en dépit de la censure d’une députée qui manie la contradiction avec virtuosité, elles justifient un article dans Le Monde en 2023, nom de l'autrice compris.

Juana Canard     

Cerises sur le kougl’off :


Un conseiller presse du président de la république défend la formule de la vraie-fausse conférence de presse d’Emmanuel Macron le lundi 12 septembre. Extrait de l’article du Monde : « Pour les communicants de l’Élysée, taire l’émetteur de ce 12 septembre revient à "respecter le dress code d’une soirée". Emmanuel Macron attendait des journalistes qu’ils soient "disciplinés" et que tout le monde obéisse à "la consigne", s’agace Jonas Bayard, conseiller presse du chef de l’État : "Il n’y a pas de raison que l’on accepte le blanchiment de médiocrité. Attendre que quelqu’un craque la règle pour que tout le monde se jette dessus, c’est de la médiocrité. Même un gamin comprend ça". » On ne peut pas être plus méprisant avec les journalistes, la liberté de la presse, le droit d’informer. « Off » 2.0, ou le comble du cynisme à l’Élysée ?

Le « off » des citations : de plus en plus de leaders politiques demandent à relire leurs propos - tout ce qui est mis entre guillemets dans un article - avant que ceux-ci ne soient publiés. Motif : on ne s’exprime pas de la même manière à l’oral et à l’écrit. Un homme politique comme François Bayrou s’est fait une spécialité de réécrire ses paroles de manière littéraire et circonstanciée. D’autres en profitent pour tout barrer, tout recommencer, avec des phrases passe-partout. Pour la bonne cause, off course… À ce dilemme il existe une solution : ne plus interviewer les politiques. Chiche ?

Autre règle non écrite de la politique et du journalisme : l’embargo. Il s’agit d’un fait ou d’un événement connu des journalistes mais qui ne fait l’objet d’aucune publication, du moins tant que les autorités n’ont pas donné leur feu vert. L’embargo exige un accord tacite de toutes les parties. L’embargo est utile lorsque le fait ou l’événement est susceptible de nuire à quelqu’un. Par exemple, la libération d’un otage dans une dictature fait l’objet d’un embargo tant que l’otage n’est pas en sécurité dans un pays sûr et allié. Il arrive parfois qu’un média trahisse l’embargo dans une course à l’audience, mais l’effet à moyen terme est désastreux pour l’image dudit média.

Sources d’information :


Le off, chronique d’une dérive politique : article d’Ivanne Trippenbach, Claire Gatinois et Matthieu Goar publié dans Le Monde du 23 décembre 2022. L'article fourmille d'exemples sur la pratique du « off » en politique. Il donne la parole à ses avocats et à ses détracteurs.

Off est un livre de Nicolas Domenach et Maurice Szafran paru en 2011 chez Fayard qui révèle l’étendue de conversations « brutes de décoffrage » avec Nicolas Sarkozy, alors président de la république.

Un président ne devrait pas dire ça est un livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme paru en 2016 chez Stock qui révèle des propos tenus en privé par François Hollande, alors président de la république.

Conversations privées avec le président est un livre d’Antonin André et Karim Rissouli publié en 2016 chez Albin Michel. Dans ce livre, François Hollande dit : « Laisser un journaliste dans le noir est une erreur » puisqu’ « on peut toujours le guider, l’orienter. C’est le jeu ».

Quel homme politique a dit : « Cette fonction me consumera » ? Emmanuel Macron en 2017. La phrase fut recueillie par l’écrivain Emmanuel Carrère, mais celui-ci s’est vu interdire de la reprendre, en vertu du « off ». Jusqu’à un article dans Paris Match en septembre 2022.

Complément du 29 juillet 2023 : sept mois plus tard, le journal Le Monde cherche-t-il à se réconcilier avec Yael Braun-Pivet, et par ricochet à montrer patte blanche à Emmanuel Macron ? Après avoir pointé les méthodes cavalières de l’actuelle présidente de l’Assemblée nationale dans sa gestion du « off », la rédaction semble faire profil bas avec ce portrait en forme de panégyrique : Yael-Braun-Pivet, du barreau au perchoir de l’Assemblée nationale, « une conquête à la loyale ». Article de Vanessa Schneider dans Le Monde du 26 juillet 2023. La photo qui ouvre l'article montre Yael Braun-Pivet sourire en portant son regard vers le ciel. L’été invite au relâchement, y compris dans les rédactions. Mais de là à dérouler le tapis rouge à une élue de la majorité présidentielle ? Tapis rouge et bouche cousue : en 2023,  un quasi publireportage met des propos « off » tenus en 2022 sous le tapis. Journalisme de haut vol en hiver ; journalisme de pacotille en été : au grand prix de l'article le plus faible du journal Le Monde en 2023, la « conquête à la loyale » relance la compétition.

Image d'illustration : Dall.e2