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Pourquoi les femmes votent pour Trump ?

Pourquoi les femmes votent pour Trump ?

53 % des femmes blanches ont voté pour Donald Trump, l'homme qui abuse des femmes puis prétend les protéger. Pourquoi un tel choix ? L'enquête ne fait que débuter.

Aux USA, la justice a tranché : Donald Trump est coupable d’agressions sexuelles. Le verdict est tombé le 30 mai 2024. En théorie, le prévenu risquait la prison. Cinq mois plus tard, le peuple américain élit un homme qui ignore la différence entre un viol et un rapport sexuel consenti. Parmi ses fans il y a des millions d’électrices, dont 53 % de femmes blanches et 28 % de femmes âgées de 18 à 35 ans (1). D’où un vertige : comment les femmes peuvent-elles hisser à la Maison Blanche un individu qui adore les humilier ?

Une semaine après le verdict des urnes, la presse - dont Le Monde - relaie le désarroi de nombreuses femmes aux États-Unis. Au même moment, le harcèlement sexuel en ligne bat des records : Trump élu, les bas instincts se déchaînent sur les réseaux sociaux. Alors la peur transpire dans les témoignages d’une enseignante puis d’une cadre, à Los Angeles puis à New-York. Car dans les quatre années à venir, la place et la dignité des femmes vont tanguer. Déjà les batailles judiciaires se préparent dans les États démocrates : Trump l'impétueux doit faire avec la constitution. Mais en novembre 2024 il a remporté une victoire symbolique : sous son règne l’homme remonte sur le piédestal, « la femme doit l'assister ».

Bigre : est-ce pour cela que les femmes américaines ont voté ?

Indulgence pour un guignol

Les experts qui ont analysé les ressorts du vote américain partagent un constat : pour la majorité des électrices et des électeurs, la tentative de coup d’État en janvier 2021 par Trump et ses comparses fut un simple mouvement d’humeur : l’homme n’aime pas perdre. De même, l'opinion publique juge que « l’État de droit » n’est qu’un concept dont débat une poignée de juristes. Quant aux frasques sexuelles de Trump, elles font partie du personnage : un homme viril a bien le droit de se lâcher. Et l’avortement en péril ? Bon gré mal gré certains États légifèrent, alors inutile de s’inquiéter. Bref, Américaines et Américains ont de l’indulgence pour un type à poigne qui va les protéger de l’essentiel : les immigrés.

Et quand bien même les économistes annoncent le retour de l’inflation si Trump applique son programme, rien n’y change : le peuple qui a voté pour « Donald » ignore que leur Sécurité sociale est en danger. La propagande du XXIe siècle a ceci de magique qu’elle entoure l’électrice et l’électeur d’une bulle : chaque photo, chaque vidéo prolonge un film dans les cerveaux.

D’accord, mais pourquoi 53 % des femmes blanches ont-elles voté pour Trump ?

Soudain, les analystes perdent pied.

Voter contre soi

Car on a beau fouiller dans les études sociologiques, aucune donnée, aucune statistique ne mènent à un début d’explication. Alors la question se fait lancinante : pourquoi des femmes se rendent-elles aux urnes en sachant que parmi les deux candidats, l’un n’a aucune estime pour elles, jusqu’à agresser, violer, puis tenter d’acheter leur silence à coups de millions de dollars ? Pourquoi ce geste fatal dans l’isoloir, celui qui met leur intégrité et leur santé sur le gril ? Par quel mécanisme mental peut-on en quelque sorte voter contre soi-même ?

Ah si : parmi les sociologues, des voix s’élèvent pour noter un paradoxe : toutes les femmes ne sont pas féministes. La preuve : en France, certaines sortent voilées. Et même si elles s’habillent à l’occidentale, elles apprécient parfois d’être prises en charge par un mari doté d’un bon salaire. Pour une partie d'entre elles, la répartition des tâches est logique : à leurs yeux, le foyer domestique est d’essence féminine. En réalité le monde des femmes est pluriel : toutes ne veulent pas forcément prendre des responsabilités, encore moins manifester.

Et puisque les femmes se déchirent, des hommes comme Trump en profitent : « protégeons » celles qui se sentent bien à la maison, quitte à porter l’anathème sur celles qui font des études puis se présentent aux élections. « Protéger », c’est créer le cadre qui ramène la femme à ce qu’elle fut à l’ère industrielle : bonne épouse, bonne mère, bonne cuisinière. Et bonne prostituée à l’occasion. Et ça marche : toutes les femmes n’ont pas forcément le caractère d’une Nancy Pelosi ou d’une Kamala Harris. La peur du monde, et surtout la peur des autres se révèlent un puissant moteur pour les femmes en situation de précarité qui aspirent à la sécurité.

Oui mais quand même : voter pour quelqu’un qui pourrait vous violer ?

Un vote dans un cerveau

Et voilà : plus on remonte le fil de la pelote, plus la question obsède celles et ceux pour qui la dignité des femmes est une valeur cardinale, celle qui l’emporte sur toute autre considération. Et quand il y a flottement dans la pensée, certains en profitent : « quand les femmes disent non, en fait elles pensent oui », « les femmes ne savent pas ce qu’elles veulent », « les femmes ne sont peut-être pas aptes à voter, encore moins à diriger », « les femmes adorent baiser mais elles n’osent pas le dire », « les femmes ont été inventées pour satisfaire le désir de l’homme »… Les petites phrases qui rabaissent les femmes prétendent répondre à notre place à la question.

Au même moment, Biden s’apprête à recevoir Trump à la Maison Blanche pour une « transmission pacifique » du pouvoir.

Alors la violence d’une situation nous amène à un constat cruel : aucun politologue, aucun sociologue, aucun journaliste n’a entrepris à ce jour de prendre le sujet à bras-le-corps. Peut-être faudrait-il chercher du côté des neurosciences, cette discipline qui analyse les méandres du cerveau. Quelle part d’irrationnel, quelle part de masochisme, quelle part de soumission volontaire, quelle part de folie empêche la partie rationnelle du cerveau d’y voir clair, puis de renvoyer Trump dans son golf ?

À ce jour, le mystère reste entier.

Dominique Canard     

(1) En novembre 2024, 45 % des hommes âgés entre 18 et 35 ans ont voté pour le républicain Donald Trump. 72 % des femmes âgées entre 18 et 35 ans ont voté pour la démocrate Kamala Harris. Ces chiffres figurent dans un baromètre de l'égalité femmes-hommes publié par le Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE).

Sources d’information :


Henri Zo : Le patio. Peinture visible au musée des beaux-arts de Pau.

Élection de Donald Trump : « Le vote masculiniste a fini par l’emporter sur le vote féministe ». Dans une tribune parue le 12 novembre 2024 dans Le Monde, le professeur de sociologie Eric Fassin décrypte pour quelles raisons les femmes blanches ont voté davantage pour Donald Trump que pour Kamala Harris. Par rapport à 2020, les femmes ont été moins nombreuses à voter pour la candidate démocrate. Cette démobilisation s'expliquerait par le fait que le vote féminin ne s'arrête pas aux droits des femmes, même quand le droit à l'avortement est menacé. En réalité, les femmes sont davantage sensibles aux enjeux de protection sociale : logement, santé, retraite. Or Kamala Harris a mené une campagne résolument pro-business en oubliant que depuis 2022, l'inflation a miné le budget des foyers modestes.

Présidentielles américaines : le moral en berne des femmes démocrates après la réélection de Donald Trump. Article de Corinne Lesnes, Garance Muñoz et Gilles Paris dans Le Monde du 10 novembre 2024.

Condamnation de Donald Trump : « il se victimise et ça peut marcher chez ses électeurs ». Podcast de Radio-France après la condamnation de Trump dans l’affaire Stormy Daniels.

Comment le cerveau refuse de changer d’opinion politique. Article paru dans Sciences et Avenir le 29 décembre 2016. Une étude californienne démontre que dans le cerveau, opinions politiques et foi religieuse fonctionnent de la même manière. D’où la quasi-impossibilité de discuter de politique de manière rationnelle et sereine. L’étude date de 2016, mais elle garde toute son actualité.

« On se demande naïvement pourquoi tant de gens ont voté pour Trump. Ce qu’ils ont aimé en lui, c’est justement qu’il n’était en rien un modèle ». Dans une tribune publiée sur le site du Monde le 27 novembre 2024, Jean-Yves Heurtebise, docteur en philosophie, fait une hypothèse : « Ce que les gens ont aimé en Trump, c’est justement qu’il n’était en rien un modèle ».

Dit autrement : les gens ont voté pour Trump parce que celui-ci ne les oblige pas à devenir meilleurs. Grâce à lui on peut revenir à une paresse d’esprit, voire à un nihilisme qui voit dans la démocratie et ses exigences morales une forme de tyrannie : c’est vrai, pourquoi être obligés de réfléchir ?

« Nietzsche disait que philosopher, c’était nuire à la bêtise : aujourd’hui, la bêtise se rebelle et attaque la philosophie pour harcèlement moral », écrit le directeur du département de français à l’Université catholique Fujen à Taïwan.

Or le nihilisme, c’est le début de la fin : « Plus les signes de la finitude de notre civilisation s’accumulent, plus se renforce cette pensée magique qui prétend résoudre nos problèmes en leur déniant toute réalité… » conclut le docteur en philosophie.

Au passage, il rappelle que si 53 % des femmes blanches ont voté pour Donald Trump, 91 % des femmes noires ont voté pour Kamala Harris. Et 60 % des hommes blancs pour Trump : aux États-Unis, guerre de sexe va de pair avec défaite de la pensée.

L’analyse des résultats quasi définitifs de l’élection aux Etats-Unis : moins un plébiscite pour Donald Trump qu’un effondrement démocrate. Article de Gary Dagorn et William Audureau publié dans Le Monde du 6 décembre 2024, soit après la mise en ligne de cette chronique.

On y apprend que 69 % des hommes blancs peu ou non diplômés ont voté pour Donald Trump en 2024, selon un sondage réalisé à la sortie des urnes. Jadis dotés de salaires supérieurs à la moyenne, ils gagnent désormais en moyenne moins bien leur vie que les femmes diplômées, ce qui nourrit leur ressentiment.

L’impact de l’économie sur les revenus des foyers fut décisif sur le vote en faveur de Trump, bien plus que le sexe ou la couleur de peau. 82 % des électeurs dont la situation financière s’est améliorée depuis 2020 ont voté pour Kamala Harris. 81 % de ceux dont la situation financière s’est dégradée - les plus nombreux - ont voté pour Trump. Pour la première fois depuis des décennies, les classes moyennes ont été plus nombreuses à voter pour Donald Trump, tandis que les classes les plus aisées ont voté en majorité pour Kamala Harris.

Perdre les élections quand on perd le vote des ouvriers ?

* Dans l’art au début du XXe siècle, les femmes sont des éléments de décoration pour l’homme. Photographies prises au musée des beaux-arts de Pau. Photo 1 : « Manuel et sa fiancée » par William Laparra, œuvre peinte en 1906. Photo 2 : « Le patio » par Henri Zo, œuvre peinte en 1907.