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Poutine, la part de notre ombre

Poutine, la part de notre ombre

Pourquoi Vladimir fait-il la guerre à ses frères ? Il n'est pas tout seul : en 2025, le maître du Kremlin réveille le dictateur tapi en chacun. En 2100, qui aura le mot de la fin ?

« Nous considérons les Ukrainiens comme un peuple frère » : à Anchorage, Vladimir Poutine fait patte de velours tandis qu’il pleut des drones et des missiles en Ukraine. Car un frère on peut l’aimer, on peut aussi le détester. Quel enfant n’a pas rudoyé son cadet en l’absence d’un adulte, celui dont le rôle est de dire stop à une pulsion ? Et de l’amour vache, Poutine en a à foison : celui qui, en 26 ans de règne, tue plus d’un million de femmes et d’hommes dans le monde. Tchétchénie, Kazakhstan, Géorgie, Syrie, Mali. Aujourd'hui, l'Ukraine. Demain, l’Europe jusqu'à la Seine ?

Infusion de liberté

Car à 73 ans, l’homme ne sait pas vivre sans faire l’amour et la guerre en même temps. On pourrait appeler cela de la perversité. Chez lui, c’est une question de survie. Derrière la nostalgie de l’empire soviétique, il y a la haine de la démocratie. Or la démocratie c’est le pouvoir en partage : exécutif, législatif, judiciaire, médiatique. Justement, un « peuple frère » manifeste en 2013 puis installe la démocratie à Kyiv. Problème : ce frère a de la famille en Russie, et vice-versa. Et si le goût de la liberté infusait jusqu’à Moscou ?

Même péril à 150 km au sud-ouest de Saint-Pétersbourg : trois Pays baltes rejoignent l’Union européenne et ses critères sur l’État de droit. Là encore la frontière est poreuse entre deux cultures, or mixité rime avec liberté. Et que dire de la Scandinavie où l’on se joue de la frontière ? Les Finlandais de Carélie du Sud partent en week-end à Saint-Pétersbourg, les Russes se rendent à Lappeenranta : 100 km séparent les deux villes (1). Au sud, au nord, la démocratie crispe un homme dont l’amour est vertical : en haut le maître, en bas la plèbe.

Or Poutine n’est pas seul à aimer et guerroyer en même temps : remontons l’Histoire.

Au nom de l’Empire

Sous l’Empire romain, l’empereur Caligula ne règne que quatre années, de 37 à 41 après Jésus-Christ. Mais il marque les esprits par sa cruauté gratuite. Jeter des hommes dans la fosse aux lions. Violer les femmes et les filles des sénateurs. Forcer des pères de famille à assister à l’exécution de leur fils. L’homme finit assassiné par ses gardes du corps. Quatre siècles plus tard Attila le Hun déferle avec ses cavaliers sur la Russie, les Balkans, la Gaule. À Metz qui fait de la résistance, Attila fait exécuter tous les habitants.

Mais avec 40 millions de personnes tuées soit 10 % de la population, le leader mongol Gengis Kahn bat un record. Il se bâtit un empire de 33 millions de m² en Europe et en Asie. Il y règne de 1206 à 1227 par la terreur. En second et avec 17 millions de tués, le Turc Tamerlan conquiert une grande partie de l’Asie centrale au XIVe siècle. Peu après Vlad, prince de Valachie, fait empaler vivants 20 000 Ottomans. En 1560, le tsar Ivan le Terrible venge la mort de sa femme en appliquant le supplice du chaudron et de l’eau glacée : à la fin, toute la peau de la victime a fondu. Le tsar fait aussi lâcher des ours contre ses ennemis.

Puis le XXe siècle crée des dictateurs sanguinaires comme jamais. Hitler, Staline, Mao, Pol Pot : un quatuor torture et fauche à l’échelle industrielle. Avec des chars et des avions, tuer autrui devient un jeu d’enfant. Bientôt Internet et les réseaux sociaux changeront la donne : parfois on peut dompter un peuple sans avoir besoin de le broyer.

Puis Vladimir Poutine est arrivé.

Ferrer en quatre étapes

Or l’homme nous met face à un dilemme : par ses cours d’histoire, par sa courtoisie, par son art de flatter ses interlocuteurs, il fascine des chefs d’État occidentaux. Le président Emmanuel Macron le reçoit au fort de Brégançon et à Biarritz en 2019. L’Allemagne lui achète de l’énergie, puis Angela Merkel valide un second gazoduc. L’Ukraine se fraie un chemin démocratique, bien que la corruption gangrène ses structures. Seuls les États-Unis sonnent l’alarme, mais trop tard : les « grandes manœuvres » avec la Biélorussie se soldent par des centaines de chars qui foncent sur Kyiv. Nous sommes le 24 février 2022.

Car depuis 1999, Poutine est certes un chef que la démocratie met en fureur ; mais il sait aussi attendre son heure. Quitte à ce que son pays marche à l'ombre pour ne pas se faire remarquer (2).

Et comme il siège au Kremlin au moins jusqu’en 2036, Vladimir bâtit son offensive étape par étape. D’abord, aimer son adversaire en faisant de celui-ci un dépendant : uranium, pétrole, gaz. Puis l’aimer en lui rendant visite et en le recevant à Moscou : marquer son intérêt pour autrui est une manière de le ferrer. Ensuite, l’aimer en signant avec lui deux accords : Budapest en 1994, Minsk en 2014. Enfin, trahir le moment venu. Passer à l’offensive au nom de l’Histoire, l’agresseur étant la victime, l’agressé le monstre qu’il faut dénazifier. Le tout prend les démocraties au dépourvu car Poutine a un coup d’avance : au nom de l’Empire, jamais il ne croit à la paix.

Et à présent que la guerre fait rage, Vladimir Poutine devient le maître des Horloges. Bombarder, puis négocier. Les paquets de sanctions, grâce aux banques chinoises les contourner. Épargner Kyiv, puis se raviser. Dire "pourquoi pas ?" aux garanties de sécurité. Lever le pouce à Anchorage, puis bombarder. Plus le dictateur gagne du temps, plus le front se fissure en Occident.

De fait, des voix s’élèvent en Allemagne et en France : dès le cessez-le-feu en Ukraine, faisons les yeux doux à Vladimir. Reconstruisons le gazoduc. Achetons du pétrole. Signons des contrats avec notre voisin et frère. Ainsi l’Europe gagnera en compétitivité. Mieux : elle relancera son industrie. Et puis, peut-être faut-il s’inspirer d’un homme de fer à la voix de velours. Peut-être y a-t-il matière à réfléchir sur sa manière de faire nation. Peut-être que l’autorité a du bon.

Et s’il y avait un peu de Poutine en chacun de nous ?

Pulsion poutinienne

Maltraiter un petit frère. Humilier une collègue. Prendre comme bouc-émissaire un plus petit que soi. Réprimer la critique, encore plus la contradiction. Vouloir à tout prix avoir raison. Avec les réseaux sociaux, chacun peut devenir un Vladimir en herbe. Seul derrière son écran, qui ne s’est pas pris un jour pour un tyran ? À petite ou grande échelle, la part d’ombre chez homo sapiens c’est ouvrir la fenêtre à ses démons. Cette fois il n’y a ni papa ni maman pour nous gronder puis nous ramener à la raison. Alors engageons le premier round : séduire autrui. D’ailleurs la dépendance qui mène à la soumission est un vieux truc : celui qu’on lit dans n’importe quel guide de manipulation. On l’utilise au travail, à la maison, dans nos cercles amicaux. Peu à peu, notre sphère d'influence devient un empire. Avec de l'entraînement on devient une terreur, avec des mots affables pour faire semblant.

Mais là où Poutine a une forme de génie, c’est dans sa manière de faire du marketing politique en jouant deux personnages : l’amant qui fait la guerre, le guerrier qui fait l’amour. Or le dictateur qui invite Trump à Moscou ne renonce jamais. Dans un rapport de force, il est celui qui avance un pion inoffensif alors que le roi s'imagine en sécurité. Aux échecs de la vie, jusqu’où Vladimir est prêt à s’aventurer ?

Car si un jour Vladimir est en réelle difficulté il pourrait se fâcher tout rouge, puis appuyer sur le bouton.

Voilà pourquoi, de Scholz à Biden, l’assistance à l’Ukraine fut jaugée à l’aune de la menace nucléaire : même quand le sang gicle à Kherson et à Kharkiv, ne jamais mettre le dictateur en colère. Or celui qui a la pétoche est toujours le perdant.

Mais ce que Vladimir ignore, c’est qu’en réalité il a déjà appuyé sur le bouton.

Sur tous les fronts

Car sur Terre au XXIe siècle, un front peut en cacher un autre. Les canicules. Les pesticides. Les tempêtes. Les polluants éternels. Les sécheresses. La pollution, les inégalités. La haine de l’autre, les jours fériés. Chaque matin surgit une nouvelle crise. Or celle en Ukraine et l’incertitude qu’elle génère mettent l’écologie en veilleuse. Pourquoi interdire les véhicules à essence et les mégabassines puisque l’urgence est de « se réarmer » ? Désormais la guerre occupe les budgets et les esprits, à Moscou puis à Paris. Objectif : se préparer au prochain conflit. Lequel ? Celui qui opposera la Russie à l’Europe avant 2030. Car dès qu’un Poutine tout miel fait une pause en Ukraine, un an plus tard il envahit les Pays baltes ou la Finlande. Dès lors l’OTAN entre en action.

Ainsi Vladimir Poutine fait l’amour à mort. En voulant restaurer l’empire soviétique, il met homo sapiens en sursis sur une boule de feu : la Terre en 2100. Alors peut-être le dictateur battra-t-il le record de Gengis Kahn : sur tous les fronts, il y a 8 milliards d’humains à traiter.

Nous sommes en 2025. De Moscou débute un long, un lent, un immense suicide né dans un cerveau slave, nihiliste et cultivé.

À Donald qui marche dans les pas de Vladimir, un jour peut-être sa femme Melania lui en touchera un mot. Entre les démocrates et les dictateurs, du front ukrainien au dédale de nos cerveaux, qui aura le dernier mot ?

(1) Les Finlandais se souviennent qu’en 1947 ils ont dû céder trois territoires à leur puissant voisin : la Carélie qui les a privés d’un accès à la mer de Barents, le couloir de Petsamo, les terres bordant le lac Ladoga. D’où leur empressement à adhérer à l’OTAN, dès lors que la Russie a révélé ses intentions en envahissant l’Ukraine en 2022.

(2) Marcher à l'ombre pour paraître inoffensif : la stratégie s'applique aussi à un pays. Ainsi les Européens étaient ravis de se servir en matières premières (gaz, pétrole) à peu de frais jusqu'en 2022. Un expert français a même dit un jour : « Désormais la Russie est une puissance moyenne ». Raté.

David et Salomé Canard     

Sources d’information :
Les guerres de Vladimir Poutine. Article de Claude Fouquet dans Les Échos du 24 février 2022.
La « folie » de Vladimir Poutine : un mauvais procès ? Article de Marion Bourbon dans The Conversation du 8 juin 2022.
En Finlande, une longue histoire traumatique avec la Russie. Article de Anne-Françoise Hivert dans Le Monde du 24 juin 2022.
Qui sont les chefs les plus impitoyables de l’histoire ancienne ? Article de Robin Tutenges dans Slate du 11 juillet 2022.
Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens : un livre devenu un classique depuis 1987, réédité et mis à jour en 2024. Auteurs : Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois. Éditions Presses universitaires de Grenoble. Les deux auteurs ont aussi publié un ouvrage intitulé La soumission librement consentie aux Presses universitaires de France. Rendre l’autre dépendant est une manière de le manipuler.
Après le sommet d’Anchorage, les Européens en force derrière Zelensky face à Trump. Analyse de  Sylvie Kauffmann dans Le Monde du 17 août 2025.