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Prendre soin d'un pays et de son peuple

Prendre soin d'un pays et de son peuple

Grand débat : prendre soin d'un pays et de son peuple.

Monsieur le président de la République.

Un Canard enchanté apporte sa contribution au « grand débat national » dont vous avez pris l'initiative. Notre cahier de doléances s'intitule :

Prendre soin d’un pays et de son peuple

Pourquoi ce titre ? Parce que selon nous, faire de la politique c’est se soucier en permanence du bien-être de ses concitoyennes et de ses concitoyens avant de prendre une décision. « Prendre soin des Françaises et des Français » devrait traverser toute loi, tout décret. Prendre soin, c’est opter résolument pour une politique de prévention. Celle-ci demande moins de coups de mentons, davantage de sens de l’anticipation. Elle a aussi le mérite de limiter les accidents, les fractures, les communautarismes, les haines.

Réparer, taxer, sanctionner, réprimer sont des actes politiques parfois nécessaires, mais toujours dictés par l’urgence et l’impuissance à gouverner. Prendre soin d’un pays et de son peuple, Monsieur le Président, c’est reconnaître que la prévention est la colonne vertébrale d’une politique.

Comment prendre soin d’un pays et de son peuple ? Voici quelques exemples.

Prendre soin de son peuple dans le domaine du logement, c’est d’abord sécuriser chaque citoyenne, chaque citoyen en lui assurant de bénéficier d’un toit. Concrètement, c’est rétablir l’allocation logement que vous avez rognée depuis votre arrivée au pouvoir. C’est restituer les 5 € par mois (et même 10 € par mois puisque le gouvernement n’a pas suivi l’évolution des loyers depuis deux ans) aux Françaises et aux Français.

Prendre soin de son peuple dans le domaine médical, c’est rétablir le remboursement de soins qui ont été supprimés au cours de ces dernières années, alors que ces soins évitaient des hospitalisations beaucoup plus lourdes quelques années plus tard. Exemple : votre prédécesseur François Hollande a supprimé le remboursement des infiltrations de gel pour les articulations douloureuses (genou, par exemple). Or, la marche est facteur de bonne santé. Par des économies à courte vue, vous sédentarisez les Français qui souffrent d’arthrose, puis vous dépensez des milliers d’euros lorsque l’opération chirurgicale devient inévitable.

Prendre soin de son peuple dans le domaine de la prévention santé, c’est signer des conventions avec des clubs de sport et des fédérations d’éducation populaire pour soutenir les activités physiques de santé hors compétition. Vos prédécesseurs ont supprimé le Ministère de la Jeunesse et des Sports ainsi que les crédits alloués aux pratiques physiques de santé dans le cadre associatif. Quelques années plus tard, nous en constatons le résultat : augmentation de l’obésité, du diabète, des arrêts maladie.

Prendre soin de son peuple dans le domaine du lien social, c’est renouer avec l’éducation populaire. Vos prédécesseurs ont supprimé les contrats d’objectif avec les fédérations d’associations qui œuvraient sur le terrain à des activités culturelles, sportives, de loisirs. Ce maillage associatif est aujourd’hui en état de mort clinique. Aucun réseau social sur Internet ne remplace la MJC, l’amicale laïque, le foyer rural, le bistrot associatif qui permet aux citoyennes et aux citoyens de se retrouver, de discuter, de jouer, de mener ensemble des activités. L’État doit remettre sur le chantier la formation des animateurs socioculturels, de l’animateur de terrain au directeur de MJC (le fameux DEFA). Il doit conventionner avec les fédérations d’éducation populaire pour réinvestir le champ social et associatif. Les associations préviennent l’isolement, le sectarisme, l’extrémisme. Elles cimentent une civilisation.

Prendre soin de son peuple dans le domaine des transports, c’est jouer à fond la carte des transports publics et collectifs. L’avion propre n’existe pas. La voiture propre n’existe pas non plus. La voiture tue, pue, pollue, que ce soit au pétrole ou à l’électricité. Aujourd’hui, le réseau ferré se réduit à quelques lignes de TGV et à quelques tronçons de banlieue autour des métropoles. Prendre soin de son peuple et de son pays, monsieur le Président, c’est refuser que ferment les lignes Angoulême – Limoges, Millau – Rodez, Saint-Étienne – Clermont-Ferrand, non par nostalgie du passé, mais parce que la France ne peut se résumer au Grand-Paris, à une douzaine de métropoles, à quelques stations de vacances, et pour le reste à un désert. L’État doit créer des zones franches pour attirer habitants, entreprises, commerces, centres culturels et sportifs autour des gares, et ainsi rééquilibrer les densités de population entre les territoires. Le Grand-Paris coûte plusieurs dizaines de milliards d’Euros. Remettre en état le réseau ferré français, qui devrait être nationalisé avec un plan Marshall de modernisation, coûterait cent fois moins cher. Le train du quotidien et le vélo électrique restent les meilleures alternatives à la voiture.

Prendre soin de son peuple, c’est parfois avoir le courage de prendre des mesures impopulaires dont l’objectif est de protéger les citoyennes et les citoyens malgré eux. Limiter la vitesse sur autoroute à 120 km/h, la vitesse sur les routes 2 X 2 voies à 100 km/h, la vitesse sur les routes à 2 ou 3 voies à 80 km/h, c’est sauver des dizaines de milliers de vies humaines chaque année. C’est aussi imposer les limiteurs automatiques de vitesse dans chaque véhicule puisque la technologie existe. Il est difficile pour un politique de se fâcher avec le chauffard qui sommeille en chaque Français·e. Pourtant, la noblesse d’un acte politique est de protéger le chauffard en colère contre ses propres excès.

Prendre soin de son peuple, c’est rétablir un minimum d’équité entre les citoyennes et les citoyens en réduisant les inégalités de revenus. Un levier mérite d’être étudié : créer une franchise de charges sociales jusqu’à 1 000 € de revenus par mois afin de relever les bas revenus, quitte à augmenter les taux à partir du 1001e € de revenu. Un entrepreneur débutant qui réalise un chiffre d’affaires mensuel de 750 € mais doit en reverser 250 à l’URSSAF au titre des charges sociales ne peut qu’être découragé. À l’inverse, une personne qui gagne 4 000 € ou davantage peut contribuer davantage aux caisses de Sécurité sociale et de retraite avec des taux de cotisation réévalués. Réduire les inégalités, c’est rétablir un peu de justice en ajustant les taux de charges sociales selon les niveaux de revenus. C’est dire haut et fort qu’une ouvrière, un infirmier, une femme de ménage, un manutentionnaire méritent un revenu décent, tout autant qu’un trader, une banquière ou un avocat fiscaliste.

Prendre soin de son peuple, c’est faire preuve de réactivité dès lors qu’un faisceau d’études scientifiques met en avant la dangerosité d’un produit. Un État protège le peuple contre le glyphosate, les pesticides, les néonicotinoïdes, les perturbateurs endocriniens, le dioxyde de titane, le dioxyde d’azote. Il impose l’étiquetage nutritionnel sur les produits alimentaires. Il se préoccupe de santé publique plutôt que de mettre les particules fines sous le tapis, puis de recevoir les industriels de l’agrochimie lors d’une soirée de gala.

Ce ne sont que quelques exemples de politique de prévention.

Une politique de prévention a un coût : mieux aménager, mieux entretenir, mieux accompagner, mieux réguler, mieux irriguer un pays, c’est augmenter les dépenses à court terme. Un Canard enchanté entend déjà les Gardiens du Temple de la Finance (GTF) brandir le déficit français à 2 000 milliards d’euros qui outrepasse le plafond des 3 % de PIB. Mais ces docteurs de la finance oublient l’essentiel : chaque année, des entreprises voyous évadent plus de 100 milliards d’euros de recettes fiscales potentielles aux Bermudes, aux Îles Caïmans, à Jersey ou en Irlande. Ces 100 milliards d’Euros (au minimum) partent vers les 1 % des citoyens du monde les plus riches. Ils privent les citoyennes et les citoyens honnêtes d’une vie digne et décente.

Malgré toute votre bonne volonté, Monsieur le Président, vous êtes impuissant à imposer l’honnêteté fiscale à des entreprises que l'on regroupe sous le terme GAFAM, mais aussi à une pléiade de groupes français. La richesse s’évapore dans le cloud, puis retombe en pluie d’or loin de nos frontières. Quand les gilets jaunes marchent sur l’Élysée ou paralysent les centres-villes, ils se trompent de cible. Marcher sur les entrepôts et sièges sociaux des GAFAM en France, les bloquer jour et nuit, aurait de l’allure.

Faute de convaincre les entreprises voyous de régler leurs impôts en France, un président de la République se retourne contre les Françaises et les Français. Il les taxe. Il leur fait la morale. Nous trouvons que c’est une faute de goût.

Nous savons que votre marge de manœuvre est étroite, d’autant que la France ne peut compter sur les pays d’Europe (y compris l’Allemagne) pour faire contrepoids aux voyous de l’économie mondiale. Faute de solution miracle, nous vous suggérons malgré tout de ne pas sacrifier un pays et son peuple sous l’autel de l’austérité.

La France doit conserver sa dignité et son indépendance. Prendre soin d’un pays et de son peuple implique de s’affranchir des barons de la finance mondiale (FMI, BCE) et de réinvestir sur son pays : ses gares, ses villes, ses bourgades, ses habitations, ses commerces, ses voies ferrées et cyclables, ses services publics de proximité, ses associations, ses centres culturels, bref, tout ce qui fait société.

Et si vraiment Facebook et consorts s’évertuent à faire preuve d’incivilité, alors s’il vous plaît, agissez avec force. Boutez ces voyous hors de France. La France est le Pays des Lumières. La France est le Pays des droits de l’homme. Nous pouvons vivre sans ces monstres de technologies qui aspirent notre richesse et nos cerveaux. Nous avons les compétences pour les remplacer à court terme. Dans les années 2020, la France peut (doit !) se passer de Facebook et consorts. Il suffit de s’en donner les moyens par la recherche et le développement, quitte à ce que l’État impulse le mouvement avec une entreprise publique dédiée à la création d’outils numériques made in France.

De grâce, Monsieur le Président, cessez de croire au Dieu Marché pour régler les problèmes d’un pays. Regardez la France. Regardez les Françaises et les Français. Un pays, c’est comme un jardin, il faut s’en occuper. Observer, bêcher, semer, arroser, avec douceur et ténacité toute l’année. En 2019, enfilez votre bleu de travail. Chaussez vos bottes. Marchez sur terre. Essayez de prendre soin de nous.

Le canard enchanté     

Photographie : la voie ferrée L'Aubrac entre Millau et Séverac-le-Château.