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Présomption de vérité ou d'innocence ?

Présomption de vérité ou d'innocence ?

Est présumé innocent celle ou celui qui n’a pas (encore) été condamné. Et la bonne foi des victimes ? Et la loi des séries ? La justice court après la société.

#MeToo a cinq ans, pourtant les « affaires classées » s’empilent dans les tribunaux : 7 plaintes pour violences sexuelles sur 10. Un tel paradoxe nourrit l’amertume des victimes et de leur entourage, au point que des voix s’élèvent : faut-il encore faire confiance à la justice de son pays ?

Faute de confondre les agresseurs dans un prétoire, depuis cinq ans les victimes prennent leur destin en mains. Elles sont de plus en plus nombreuses à porter plainte : 75 800 violences sexuelles enregistrées en 2021 contre 57 100 en 2020, soit une augmentation de 33 %. Elles témoignent sur les réseaux sociaux. Elles suscitent des enquêtes sociologiques. Elles nourrissent le programme de certains partis politiques. La parole se libère, puis se structure pour que l’égalité femmes / hommes s’impose partout dans la société : à l’école, au travail, dans les loisirs, les activités militantes et associatives.

#MeToo a cinq ans, il y a de l’effervescence sur les plateaux télé, mais le combat des victimes de violences sexuelles bute encore et toujours sur le même obstacle : le « classement sans suite » que prononce un·e juge.

Cinq ans, c’est peut-être le moment de questionner une notion : la présomption d’innocence. Et de la pondérer par une autre : la présomption de vérité. Puis de mesurer à quoi sert le droit dans notre société.

Sur le fil de la violence

Au nom de la liberté d’expression, des autrices et journalistes ayant de la notoriété prennent la plume pour dire leur vérité, quitte à prendre des risques. Portrait après portrait, le tout rassemblé dans un livre - Impunité -, Hélène Devynck décrit sa propre histoire ainsi que celle de femmes qui disent avoir été agressées par le même homme : Patrick Poivre d’Arvor, ancien présentateur du journal télévisé sur TF1. Les faits, précis, révèlent un piège tendu dans le bureau d’une star qui aurait bénéficié de complaisances - ou de complicités - internes. Zineb Dryef, journaliste au Monde, écrit le 16 septembre, à propos d’Hélène Devynck : « Son cheminement a été lent, long. Il lui a fallu se délester de ses années de psychanalyse qui l’avaient confortée dans le sentiment qu’elle n’avait pas su se défendre – un sentiment encore prégnant. »

La culpabilité, Hélène Devynck la vit à double titre : « Le viol est une expérience extrême de l’humiliation. Savoir de soi qu’on est capable de cette soumission-là est une douleur persistante. » Bien que les scientifiques aient démonté les mécanismes de la sidération dans le cerveau - une peur paralysante -, trente ans après les faits, l’autrice « se dit encore que peut-être elle n’a pas assez résisté, que peut-être elle n’a pas été assez forte et maligne pour déjouer le piège », écrit encore Zineb Dryef. D’où une honte qui « englue » la victime dans la souffrance.

Bousculer la présomption d’innocence passe aussi par la production d’idées nouvelles. Exemple : un « continuum de violences » traverserait la société. Quel fil invisible relie une gifle qu’un homme politique inflige à sa compagne, et le meurtre d’une femme par son mari jaloux ? Sur le même fil, on trouve le sifflet dans la rue, la main baladeuse, le harcèlement sexuel, des attouchements, le viol. Mises bout à bout, les agressions sexistes et sexuelles sont « les manifestations diverses mais incessantes d’une même intention de rabaisser et de contrôler les femmes dans un système patriarcal », écrit Marion Dupont dans Le Monde du 13 octobre 2022. Un harcèlement de rue fait prendre soudain conscience à la victime que, peut-être un jour, elle subira un viol. Infraction, délit, crime : il n’y aurait pas de limite tracée entre un mot graveleux et un geste fatal. Dans une société qui valoriserait les comportements virils, la muflerie précéderait le viol.

La journaliste du Monde précise que la notion de « continuum » est née sous la plume de la sociologue Liz Kelly en 1987. Au travail, à la maison, dans la rue : le continuum « acclimate les hommes comme les femmes à la violence des uns sur les autres ». Marion Dupont ne l’écrit pas, mais son « histoire d’une notion » ouvre une thèse que défendent certaines féministes : gifle ou muflerie, par nature l’homme serait un violeur qui se retient, ou pas. D’où une conflictualité permanente entre femmes et hommes. D’où les appels à changer le droit.

Trois obstacles avant de trancher

Car que peut faire la justice face à une violence propre à homo sapiens ? À ce jour, trois obstacles empêchent d’instruire, juger, puis condamner la plupart des auteurs d’agressions sexuelles : les règles de prescription ; la difficulté à prouver les faits ; et la présomption d’innocence. Depuis peu, des voix s’élèvent en faveur d’une alternative : la présomption de vérité. De quoi s’agit-il ?

Tout commence par la liberté d’expression. Hors des prétoires, la liberté d’expression permettrait aux victimes de dénoncer des faits, mais aussi les individus qui les ont commis. En complément, la présomption de vérité pose qu’au regard des millions de témoignages que #MeToo a générés en cinq ans, toute personne qui relate une violence subie dit vrai. Elle parle de bonne foi. Dès lors, celle-ci est à l’abri des accusations de calomnie ou de diffamation.

Fervent défenseur de la liberté d’expression, l’avocat Christophe Bigot considère que la justice a le monopole de la sanction, mais pas celui de la vérité. Dans une tribune parue dans Le Monde du 14 octobre 2022, il estime que malgré une méthode rigoureuse, les juges ne peuvent trancher face à l’ensemble des faits et débats qui agitent la société. « Il n’existe aucune raison valable de priver le public de la vérité, ou à tout le moins d’un débat sur celle-ci », écrit-il. Pour Christophe Bigot, le citoyen « a le droit de savoir ».

Un homme politique gifle sa compagne ? Un autre abuse d’une femme venue lui demander un service ? Une star piège les femmes dans son bureau après le journal télévisé ? « Voici autant de sujets d’intérêt public sur lesquels l’information est parfaitement légitime » et ne peut « être subordonnée aux aléas d’une procédure pénale ». D’autant que les auteurs des faits brandissent la présomption d’innocence pour couper court à toute controverse. La liberté d’expression est garantie par le Conseil constitutionnel, rappelle l’avocat. Dès lors, les récits à charge méritent d’être dits, écrits, publiés.

Christophe Bigot fustige au passage l’ « imposture intellectuelle » qui consiste à « lire une société à travers le seul prisme du droit pénal ». Si l’on comprend bien l’avocat, la liberté d’expression et son corollaire, la présomption de vérité, rendent la justice et ses textes hors sujet. Accusations, désaccords, règlements de compte sont des « faits de société » qui se déversent désormais en place publique, sans arbitre pour faire respecter les règles du droit telles que nous les connaissions jusqu’ici.

Parler = dire la vérité ?

Oui mais la liberté d’expression garantit-elle que la personne qui parle ou écrit décrit la réalité ? Un témoignage est-il une information ? Une vérité ? Le « droit de savoir » tangue au gré des prises de parole. Ici, l’émotion submerge une victime. Là, un accusé déroule ses éléments de langage. La rhétorique, puis une larme face caméra, fabriquent l’opinion. « La liberté de parole des femmes peut se dégrader en dénonciation des hommes et en justice expéditive », écrit Belinda Cannone, autrice, dans une tribune que publie Le Monde le 13 octobre 2022. Alors que la justice s’appuie sur l’enquête et le débat contradictoire pour avancer, un « tribunal populaire » déciderait que les victimes disent à coup sûr la vérité. La punition ne saurait attendre, au motif que le système judiciaire serait aux mains de policiers et de magistrats « à la solde du patriarcat ». Belinda Cannone conteste au passage la notion de « continuum » à travers des « violences sexuelles et sexistes » sur la base d’une idée reçue : « qui vole un œuf vole un bœuf » ; ce qui achève selon elle de semer la confusion dans les esprits.

Dès mars 2020, dix avocates et pénalistes appelaient à ne pas sacraliser arbitrairement la parole de femmes et d’hommes qui affirment avoir subi une agression sexuelle. « Aucune accusation n’est jamais la preuve de rien : il suffirait sinon d’asséner sa seule vérité pour prouver et condamner », écrivent-elles. Elles soulignent le danger à s’autoproclamer victime « pour accéder à un statut qui induit l’existence de bourreaux tout désignés ». Elles alertent sur un pan du féminisme « qui érige une conflictualité de principe entre hommes et femmes ». D’autant que la victime peut être à son tour emportée par le tribunal populaire.

Ainsi, Samantha Geimer, seule victime reconnue des agissements du réalisateur Roman Polanski, demanda en vain que des féministes cessent d’instrumentaliser son histoire : « Lorsque vous refusez qu’une victime pardonne et tourne la page pour satisfaire votre besoin égoïste de haine et de punition, alors vous ne faites que blesser la victime plus profondément ». Les dix avocates et pénalistes contestent par ailleurs le postulat selon lequel « la mémoire serait vertueuse », et « l’oubli condamnable ». D’une part, le cerveau réécrit en permanence les souvenirs. D’autre part, les valeurs d’une société évoluent, d’où la nécessité qu’existent des règles de prescription. Enfin, « la pire des aliénations n’est pas l’amour mais la haine », ce qui ne fait que « retarder l’apaisement qui ne vient jamais qu’avec le temps », concluent-elles en citant Homère : « La prescription interdit à l’homme mortel de conserver une haine immortelle ».

Deux inflexions avant de juger

Souffrance indicible et besoin de témoigner chez les uns. Concorde sociale autour de règles juridiques pour les autres. Présomption de vérité contre présomption d’innocence : un dialogue de sourds laisse-t-il la justice démunie ? À ce point du débat, l’autrice Belinda Cannone souligne que de tout temps, les lois ont su s’adapter à l’évolution des mœurs en se transformant. Ainsi, le droit du mariage n’a plus rien à voir avec ce qu’il était il y a cinquante ans. D’où une suggestion : « aider à cette transformation au lieu de contourner le système judiciaire ».

Comme si la justice avait entendu l’appel, deux points de droit sont en train de bouger. La prescription « fait obstacle au prononcé d’une sanction mais n’efface pas les faits », au risque d’un « bâillon généralisé » ? Aux craintes de l’avocat Christophe Bigot, la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Versailles apporte un début de réponse : en septembre 2022, elle a annulé en partie le classement sans suite de la plainte de Florence Porcel contre Patrick Poivre d’Arvor pour des relations sexuelles forcées en 2004 et 2009. La Cour estime en effet que « si les deux affaires ont un lien direct, il est nécessaire d’enquêter sur l’ensemble des faits, sans tenir compte de leur date », écrit le journaliste Samuel Laurent dans Le Monde du 13 octobre 2022. L’instruction va donc pouvoir reprendre, sans préjuger de la décision des magistrats instructeurs. La notion de « sérialité », ou loi des séries, ouvre ainsi une marge d’interprétation et de souplesse aux juges. Les prédateurs sexuels au long cours ne peuvent plus s’abriter derrière une règle figée de prescription pour se déclarer innocents.

Prescription et infraction

Autre inflexion : dans une circulaire de février 2021, le ministre de la justice amende le traitement judiciaire des faits couverts par la prescription.

D’une part, il confirme que des investigations doivent être menées dès lors qu’il y a plainte, notamment pour « découvrir l’existence d’autres victimes pour lesquelles les faits ne seraient pas prescrits, voire pour lesquelles seule l’enquête serait de nature à révéler des faits dont les victimes continueraient à souffrir ». L’enquête permet aussi à la personne mise en cause « de s’expliquer sur les accusations portées à son encontre », dans le respect de la présomption d’innocence.

D’autre part, un éventuel classement sans suite doit indiquer le motif. Le motif 344 appelé « classement pour prescription » porte sur les affaires prescrites dont « les faits révélés ou dénoncés dans la procédure constituent bien une infraction » mais dont « les délais fixés par la loi sont dépassés pour être jugés ». Ainsi, l’enquête pour viol et agression sexuelle sur mineur visant l’ancien animateur de télévision et ancien ministre de la transition écologique Nicolas Hulot a été classée sans suite « pour prescription de l’action publique » le 12 septembre 2022 par le parquet de Paris. Ce qui signifie que les faits sont reconnus comme une infraction, mais ne peuvent être sanctionnés.

La circulaire de février 2021 indique deux autres motifs pour un classement sans suite. Le motif 21 porte sur les « infractions insuffisamment caractérisées » ; le motif 11 sur « l’absence d’infraction ». Avec cette circulaire, un juge a désormais toute latitude pour déterminer si la personne accusée d’agression sexuelle est coupable ou non, quand bien même la sanction ne pourrait s’appliquer du fait des règles de prescription. Même si le coupable n’est pas condamné, la victime - mais aussi l’opinion publique - sont désormais informés, le moment venu, si tel homme politique, tel présentateur télé, tel metteur en scène a fauté ; ou s’il est lavé des accusations portées contre lui ; ou si l’incertitude demeure faute de preuves.

Par ailleurs, la justice n’apprécie guère que l’accusé qui vient de bénéficier d’un « classement sans suite » se retourne ensuite contre son accusatrice ou son accusateur, comme s’il voulait profiter de son avantage en rendant coup pour coup. En révélant l’agression sexuelle qu’elle aurait subie dans sa jeunesse, Ariane Fornia a-t-elle diffamé Pierre Joxe ? De même, Sandra Muller a-t-elle diffamé Eric Brion ? Non, a définitivement tranché la Cour de cassation le 11 mai 2022. La plus haute juridiction a considéré que les propos des deux accusatrices reposaient « sur une base factuelle suffisante » pour leur reconnaître « le bénéfice de la bonne foi ». La Cour ajoute que les propos incriminés, qui datent d’octobre 2017 – soit au tout début de #MeToo – contribuaient à un « débat d’intérêt général sur la dénonciation de comportements à connotation sexuelle non consentis de certains hommes vis-à-vis de femmes ». En 2021, la Cour d’appel de Paris avait déjà tranché en faveur de la liberté d’expression sur ces deux affaires. Avis à celles et ceux, même fortunés, qui chercheraient à instrumentaliser la justice à l’avenir.

Une seule justice pour toutes et tous

Même si ces inflexions n’apaisent pas les victimes d’agressions sexuelles, #MeToo fait bouger les règles dans les chambres d’instruction. Et le fera sans doute encore. Pour autant, aucun arrêt, aucune circulaire ne peut supprimer la tension entre liberté d’expression et présomption d’innocence.

Comme pour inciter à la prudence - dans les chambres d’instruction comme chez tout un chacun -, un procès en révision vient de relancer le débat entre présomption d’innocence et présomption de vérité. Année 2003 : en s’appuyant sur le témoignage de la victime, un faisceau d’indices et deux avis médicaux, la cour d’assises des mineurs du Nord condamne Farid E. à cinq ans d’emprisonnement, dont quatre ans et deux mois avec sursis. Motif de l’arrêt : « agression sexuelle » et « viol » sur Julie D. Tous deux étaient mineurs au moment des faits : 17 et 15 ans. Année 2017 : Julie D. écrit au procureur. Elle reconnaît avoir menti. Elle explique son comportement par un contexte familial : l’inceste qu’elle dit avoir subi de son grand-frère. À réception de la lettre, le procureur de Douai reste muet pendant plus d’un an. 8 décembre 2022 : la cour de révision se réunit en vue de réhabiliter Farid E. ; soit la douzième erreur judiciaire reconnue depuis 1945. Dans les prétoires, la procédure marque les esprits. Car il s’agit non seulement d’innocenter Farid E., mais aussi de reconnaître une faute lourde de l’appareil judiciaire. Ce coup de théâtre dans une affaire qui débuta en 1998 pourrait inciter les juges à renforcer leur vigilance. L’affaire de Douai rappelle que pour condamner, il faut des témoignages, des avis, mais aussi et surtout des preuves.

« Présomption de vérité » ? Ni la bonne foi, ni la protestation ne fondent une preuve. Aussi rigoureuse soit-elle, l’enquête ne permet pas toujours de conclure à une éventuelle culpabilité, d’autant que les abus sexuels se déroulent presque toujours sans témoins. Au risque de frustrer l’accusateur, mais aussi l’accusé, la justice s’efforce d’appliquer les mêmes règles à chaque citoyenne et chaque citoyen. Elle évite de coller une étiquette à tel ou tel groupe (« hommes violents », « femmes victimes »). Nourri par la raison, et non par la passion, le droit est un rempart contre le communautarisme ; chaque communauté étant tentée de tirer la couverture à soi en écrivant ses propres lois selon ses intérêts. Ainsi, le droit se révèle un ciment social qui veille, jour après jour, à protéger la démocratie de toute dérive.

Salwa et Ibrahim Canard     

Conrôle coercitif
Violences conjugales
Des facilités pour porter plainte


En 2023 et 2024, la justice poursuit son travail pour mieux prendre en compte les violences faites aux femmes. Deux exemples :

La lutte contre le contrôle coercitif

Le « contrôle coercitif » regroupe les méthodes qu’emploient des hommes pour contrôler leur compagne ou leur épouse, quitte à les frapper si elles désobéissent. L’inverse existe aussi, bien que plus rare.

Parmi les méthodes de coercition, on trouve le fait d’isoler la victime, de monopoliser sa perception, d’induire l’épuisement, de proférer des menaces, de manifester des indulgences occasionnelles, de démontrer la toute-puissance du pouvoir, de dégrader la victime, d’exiger des actions stupides et insensées. Le contrôle coercitif « consiste à installer dans l’esprit de la victime le prix de sa résistance », ajoute le chercheur américain Evan Stark.

En Australie, une étude révèle qu’en Nouvelle-Galles du Sud, tous les auteurs des 111 homicides commis par des hommes sur leur partenaire entre 2008 et 2016 ont eu des comportements coercitifs avant leur passage à l’acte meurtrier. Dès lors, il est probable qu’en France, les trente-sept féminicides commis depuis le début de l’année 2023 - décompte du collectif #noustoutes au 25 avril - ont été précédés par des comportements de contrôle coercitif. D’où la question : comment la justice peut-elle anticiper ?
 
Isabelle Rome, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, envisage de faire entrer le contrôle coercitif dans le code pénal. Au ministère, les groupes de travail se réunissent. En Écosse, en Angleterre, en Belgique, au Danemark et au Canada, le contrôle coercitif est entré dans la loi.

Le contrôle coercitif, une notion plus précise pour lutter contre les féminicides. Article de Lorraine de Foucher dans Le Monde du 3 mai 2023.

Les violences conjugales

Dans l’activité des tribunaux, la place des violences conjugales a doublé entre 2017 et 2021, passant de 4 à 8 %. Explication : désormais, les victimes osent entrer dans un commissariat ou une gendarmerie pour porter plainte. Néanmoins, la réponse judiciaire reste insuffisante. D’où le rapport en 59 mesures que la députée du Val-d’Oise Emilie Chandler (groupe Renaissance) et la sénatrice de l’Yonne Dominique Vérien (Union des démocrates et indépendants) ont remis à Elisabeth Borne le 3 mai 2023.

Certaines mesures sont déjà mises en œuvre : généraliser les maisons des femmes auprès des centres hospitaliers ; octroyer une ordonnance de protection dans un délai de 24 heures ; créér des pôles spécialisés dans les violences intrafamiliales au sein des tribunaux.

Les deux parlementaires proposent d’aller plus loin : mieux former policiers et gendarmes aux spécificités des violences conjugales ; améliorer les circuits de signalement, notamment par les médecins ; prendre en charge les auteurs de violences conjugales dans des foyers spécialisés ; créer un outil informatique qui rassemble toutes les informations sur les victimes et les auteurs de violences conjugales, à l’image du système Viogen en Espagne, pays pionnier sur le sujet.

Trois tribunaux ont pris les devants. À Bobigny et Versailles, on ouvre des audiences spécialisées sur les violences conjugales. À Châlons-en-Champagne, on met en place une juridiction spécifique pour lutter contre les violences faites aux femmes.

Violences conjugales : les pistes de deux parlementaires pour améliorer le traitement judiciaire. Article de Solène Cordier dans Le Monde du 3 mai 2023.

Violences intrafamiliales : la cour d’appel de Versailles présente son pôle spécialisé. Article de Solène Cordier dans Le Monde du 31 mai 2023.

Des facilités pour porter plainte

À Paris, un nouveau dispositif est mis en place pour que toute victime d’une agression sexuelle soit examinée par un médecin chargé de réunir puis conserver les preuves, même si la personne hésite dans un premier temps à porter plainte. Ce dispositif a fait l’objet d’une convention entre le Parquet de Paris, l’Assistance publique Hôpitaux de Paris (AP-HP) et la préfecture de police : communiqué commun du 10 octobre 2024.

L’objectif est de recueillir les éléments matériels de l’agression dès le début de la prise en charge de la victime, puis de les conserver pendant trois ans, même si la personne n’est pas sûre de porter plainte. Et s’il y a plainte, ces éléments seront joints à la procédure judiciaire ouverte.

Le dispositif a été expérimenté par la Maison des femmes de l’Hôtel-Dieu à partir de janvier 2023. Cette année-là, 22 victimes ont bénéficié de cette procédure et 6 patientes ont porté plainte. De janvier à septembre 2024, 16 victimes en ont bénéficié et 5 ont porté plainte.

Violences sexuelles : un nouveau dispositif à Paris pour conserver les preuves, même sans plainte déposée. Article du Monde d'après l'AFP publié le 10 octobre 2024.

Sources d’information :


En matière d'agressions sexuelles, l'impartialité de la justice n'est pas de l'indifférence : tribune collective, signée notamment de François Molins et Gwenola Joly-Coz, publiée dans Le Monde du 25 novembre 2019. Extrait : « L’inspection générale de la justice a étudié 88 dossiers jugés de féminicides pour en tirer les enseignements et, sous forme de retours d’expériences, corriger ce qui nuit à la réactivité de l’institution face aux plaintes déposées ou aux situations de danger qui lui sont signalées. À l’Ecole nationale de la magistrature, des supports innovants et pratiques ont été conçus à destination des magistrats, qui sont désormais obligatoirement formés à la spécificité de ce contentieux à l’occasion de leur changement de fonction. Ils apprennent ainsi à juger en connaissant pleinement les mécanismes qui ont été théorisés : cycle de l’emprise, oubli traumatique, difficulté de déposer plainte, paralysie de la victime. »

Une inquiétante présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles : tribune de dix avocates et pénalistes parue dans Le Monde du 8 mars 2020.

Dépêche relative au traitement des infractions sexuelles susceptibles d’être prescrites : circulaire du 26 février 2021 par le ministère de la justice, direction des affaires criminelles et des grâces.

Pierre Joxe et Eric Brion définitivement déboutés des poursuites contre leurs accusatrices : article publié dans Ouest France le 11 mai 2022.

L’enquête pour viol et agression sexuelle sur mineur visant Nicolas Hulot classée sans suite pour prescription : article paru dans Le Monde du 12 septembre 2022.

Violences sexuelles. Affaire Hulot : pourquoi une plainte « classée sans suite » ne démontre pas son innocence : article de Joël Carassio dans Le Progrès du 12 septembre 2022.

#metoo : la prescription, une notion au cœur des affaires les plus médiatisées depuis cinq ans : article de Samuel Laurent dans Le Monde du 13 octobre 2022.

Dans l’intention de rabaisser et de contrôler les femmes, un « continuum » de violences : article de Marion Dupont dans Le Monde du 13 octobre 2022.

Dès sa naissance, #metoo était potentiellement porteur de dérives : tribune de Belinda Cannone publiée dans Le Monde du 13 octobre 2022.

#metoo : La justice doit avoir le monopole de la sanction, elle n’a pas celui de la vérité : tribune de Christophe Bigot, avocat, publiée dans Le Monde du 14 octobre 2022.

La jeune fille et l’innocent, histoire d’une accusation de viol qui a duré près de vingt ans : article de Pascale Robert-Diard publié dans Le Monde du 6 décembre 2022.

Pourquoi la liberté d'expression continue-t-elle de faire débat ? Article de Pauline Le Monnier de Gouville, maître de conférences en droit privé à l'université Paris 2 Panthéon-Assas, publié le 8 janvier 2023 sur le site The Conversation. Article publié après la mise en ligne de notre chronique. Dans son article, l'autrice rappelle notamment que la notion d'« auteur présumé », qui laisse entendre que la personne accusée est coupable, est tronquée. L'intitulé exact de la notion est « auteur présumé innocent ».

Violences sexuelles : « Le film “Je verrai toujours vos visages” résiste au schéma binaire de la victime qui dit toujours vrai ». Tribune d’Alain Blanc, magistrat honoraire, secrétaire général de l’Association française de criminologie, dans Le Monde du 13 mai 2023.

Seule une approche narrative peut mettre en lumière l'expérience humaine singulière des victimes d'une violence intime. Interview de Denis Salas, magistrat, par Anne Chemin, journaliste, dans Le Monde du 19 juin 2023. Denis Salas vient de publier Le déni du viol, essai de justice narrative aux éditions Michalon. Dans ce livre, l'auteur puise dans la littérature matière à comprendre comment le viol fut perçu au cours des siècles. Il explique aussi comment les juristes s'attachent de nos jours à donner la parole aux sujets sans-droits. L'entretien avec Denis Salas a été publié après la mise en ligne de cette chronique.

Droit à l’erreur ?


28 septembre 2022 à 8 h 20. Sur France Inter, les journalistes Nicolas Demorand et Léa Salamé reçoivent Élisabeth Badinter, femme de lettres, philosophe, historienne et féministe. Ils l’interrogent sur l’actualité : la révolte des Iraniennes et des Iraniens, la situation en Afghanistan, la parole ou le silence des féministes françaises sur les événements en Iran, les violences conjugales par des leaders politiques, #MeToo et son éventuelle radicalisation, la mise en place d’une justice parallèle dans certains partis, la victoire du parti post-fasciste en Italie, l’extrême-droite en Europe… Au fil de l’entretien, la voix d’Élisabeth Badinter se brise, ses phrases deviennent saccadées, au point qu’elle fait des erreurs telles que la durée de la prescription pour le viol et la définition de l’intersectionnalité.

Élisabeth Badinter, 78 ans, fait partie des féministes qui considèrent que le combat des femmes ne se gagnera pas en instaurant un climat permanent de confrontation, voire de guerre, avec les hommes. Par ailleurs, elle s’attache à ce que soient respectés les fondements d’une démocratie tels que la présomption d’innocence.

Malgré son immense bagage intellectuel, il faut bien reconnaître qu’Élisabeth Badinter fait pâle figure ce matin-là, si bien qu’une partie des militantes féministes dénoncent ses erreurs et ses outrances. Nous ne saurons jamais pourquoi Élisabeth Badinter a « craqué » ce jour-là devant un micro, tout comme Nicolas Hulot « craqua » quatre ans plus tôt en annonçant en direct sa démission de ministre de la transition écologique. Néanmoins, force est de constater que les deux journalistes ont piégé leur hôte dès le début de l’entretien avec quatre questions maladroites :

Nicolas Demorand, à propos des événements en Iran : « Comment recevez-vous ces images, que ressentez-vous devant la colère, le courage, la détermination de ces Iraniennes ? » Plus loin, à propos de la post-fasciste Giorgia Meloni qui vient de gagner les élections en Italie : « Est-ce qu’elle vous inquiète ? »

Léa Salamé, toujours à propos des événements en Iran : « Qu’est-ce que ça vous fait de voir ces images de femmes ? ». « Qu’est-ce que ça vous fait de voir les images de cette révolution-là ? »

Ainsi, Élisabeth Badinter a été d’emblée interrogée sur le registre affectif, et non sur le registre de l’analyse. Ce qui a fait basculer l’interview. Qui plus est, les deux journalistes ont balayé de nombreux sujets ayant pour fil conducteur le féminisme, de l’Iran aux propos d’une militante écoféministe, le tout sur un rythme effréné, amenant leur hôte à survoler chaque sujet en quelques mots chargés d’émotion.

Quand la passion l’emporte sur la raison dans un studio de radio, qui plus est sur une tranche dédiée à l’information, non seulement la personne reçue est piégée - sauf si elle a l’expérience des médias comme les responsables politiques -, mais les auditrices et auditeurs restent sur leur faim : ce jour-là, ils n’ont pas reconnu Élisabeth Badinter, sa culture, sa pédagogie, la structure de sa pensée. D’autant que l’intellectuelle est nettement plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral.

Élisabeth Badinter répondra-t-elle à l’avenir aux invitations de France Inter ?

Accès à l'interview d'Élisabeth Badinter sur France Inter.

Article mis à jour samedi 19 octobre 2024.

Image d'illustration : Dall.e2