Printemps de la politique
Le macronisme devait faire la synthèse entre la gauche et la droite. Dans les faits, il plonge la France dans un long hiver. Après six années de perdues, où poussent les graines d'espoir ?
Ne pencher ni à droite, ni à gauche. Ou plutôt choisir le meilleur des deux. Placé au centre du jeu, le macronisme fut une promesse d’audace, laquelle mettrait fin au clivage entre conservateurs et progressistes. Une nouvelle génération d’élus allait puiser dans la science, l’expertise, le pragmatisme pour donner un nouvel élan aux Français. Des millions d’électeurs y ont cru en 2017. Six ans plus tard, les concerts de casseroles expriment une déception, mais aussi un espoir. Quel espoir ?
Le macronisme était d’abord un appel au réalisme. Un an après son élection, Macron met en chantier une nouvelle politique pour la défense nationale. Il constate que l’ennemi du XXIe siècle est protéiforme. Des dictateurs œuvrent à Moscou, à Pékin, à Bamako. Des autocrates maltraitent la démocratie à Washington, Brasilia, Ankara. L’ultradroite fraie avec l’intégrisme. La guerre se mène avec des chars, mais aussi avec des intox et des logiciels malveillants. Dès lors, une loi de programmation militaire doit être en mesure de protéger notre démocratie face à des agressions visibles et invisibles. Le 24 février 2022, les Français ont (re)découvert l’intérêt à avoir une armée.
Mais le macronisme devait aussi être un exercice de créativité. Pour vivre avec moins d’eau et plus de canicules, il faut changer de modèle agricole en pariant sur des cultures adaptées au climat. Pour lutter contre la pollution il faut investir dans les trains de fret et de voyageurs, quitte à réfréner nos envies de bitume. Pour relancer l’industrie il faut motiver les jeunes à se former à des métiers techniques. Pour sauver nos paysages il faut renoncer aux mégabassines, aux aéroports, aux pesticides, aux PFAS, au plastique jetable. Pour redonner une âme à nos villes il faut remettre les commerces au centre-ville et relancer le logement, si possible aux normes d’aujourd’hui.
En marche vers le passé
Or, l’esprit d’entreprise qui devait mettre la France en mouvement s’est mué en une marche à rebours vers l’époque Pompidou. L’agriculture ? Il faut qu’elle produise le plus possible, et tant pis pour les dégâts sur les nappes phréatiques. Les transports ? Le plan rail annoncé en février 2023 est sur une voie de garage tandis que débutent les travaux de l’A69 entre Toulouse et Castres. L’industrie ? Dans le nucléaire comme dans la métallurgie, les chefs d’entreprise créent eux-mêmes des formations pour répondre à de forts besoins en techniciens qualifiés. La qualité de l’air ? L’inaction de l’État lui vaut d’être avertie par les instances européennes. Le logement ? Jamais il ne s’est construit aussi peu d’immeubles, qu’ils soient privés ou sociaux. À quelques nuances près, la France de 2023 est pilotée comme en 1970. Mais que font les ministres de Macron ?
Certains se trompent de poste. Ainsi Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, devient le porte-parole de syndicats policiers en niant les violences des forces de l’ordre lors de manifestations. Il s’entête dans un tout-répressif alors que nos voisins européens ont une doctrine du maintien de l’ordre basée sur la désescalade. Par ricochet le ministre décourage les vocations de policiers et de gendarmes, comme le montrent les démissions, les arrêts maladie, les suicides, le manque de volontaires dans les centres de formation. Pour couronner le tout, le ministre de l’Intérieur veut dissoudre les mouvements citoyens qui le dérangent.
Et le ministre de l’Agriculture ? Marc Fesneau se fait militant pour la FNSEA : il nie l’expertise scientifique de l’ANSES, agence qui réglemente les produits chimiques dans l’agriculture et l’alimentation. Le même ministre diminue les aides à la filière bio. Il entrave toute tentative de faire évoluer les méthodes de culture. Il autorise les betteraviers à répandre des néonicotinoïdes dans leurs champs, jusqu'à ce que le 19 janvier 2023 la Cour de justice de l'Union européenne juge illégales les dérogations octroyées par la France pour l'usage de pesticides interdits.
Quant aux ministres qui pourraient se rendre utiles, ils portent une muselière ou digressent sur des sujets annexes. Ainsi Clément Beaune, ministre des Transports, ne sait que dire sur le plan rail qui dort dans un tiroir. Mais il part en Ukraine pour faire bonne figure. Et Pap Ndiaye, ministre de l’Éducation nationale, fait profil bas tandis que Macron se charge d’annoncer une (légère) hausse des salaires pour les enseignants. Ne cherchons pas davantage une annonce forte au ministère de la Transition écologique ou au ministère de la Culture : celles et ceux qui tiennent ces portefeuilles font tapisserie sur la photo.
Mégacivisme
En 1970 comme en 2023, la France se gouverne depuis l’Élysée. Parfois, un Premier ministre esquisse sa propre partition. Mais à une exception près - François Fillon de 2007 à 2012 -, le locataire de Matignon voit son bail abrégé dès qu’il agace le président. La prise de décision reste centralisée en un lieu unique. Ce qui évite les fausses notes, comme au sein de la coalition tricolore qui gouverne l’Allemagne. Mais crée une caste hors-sol autour d’un président omnipotent. D’où une avalanche de malentendus avec les Français. Lesquels sont las de subir une manière infantilisante d’être gouvernés.
Pourtant, l’histoire montre que toute autocratie réveille l’esprit citoyen. Des coordinations se forment, ici pour dénoncer un projet de mégabassine, là pour protester contre un projet d’autoroute. Certes, la lutte reste inégale : Macron impose ses vues, avec la force si nécessaire, protégé par une constitution sur-mesure. Nous sommes au printemps 2023. Quatre années durant, un président va s’entêter. Il va parcourir la France avec sa garde rapprochée, perpétuant sa façon binaire et arrogante de trancher. Mais quatre ans, c’est vite passé. Les graines de démocratie qui poussent dans les Deux-Sèvres et dans le Tarn feront peut-être de l’année 2027 un moment clé. Quel mouvement citoyen fera du macronisme sans Macron ? Refuser les sirènes de l’extrême droite. Se montrer impitoyable vis-à-vis des adversaires de la démocratie. Agir pour mettre la France sur les bons rails. Sauver nos libertés, nos terres, notre air, notre eau. Se montrer réaliste et résolu, pour l’humain et pour l’environnement.
Face à un tel enjeu, ni la droite, ni la gauche, ni aucun mouvement politique actuel ne se montre à la hauteur. En 2023, le macronisme est mort avec l'usage du 49.3. Quelques lueurs d’espoir apparaissent dans le monde syndical et associatif. Du néant politique naîtra peut-être une nouvelle façon de faire société. Les élections présidentielles et législatives de 2027 ? Aujourd’hui, c’est déjà demain. « La France en mouvement ! », chantent pacifiquement des citoyens.
Dominique Canard
• Un an près sa réélection, Macron isolé face au ressentiment du pays. Article de Claire Gatinois et Matthieu Goar publié dans Le Monde du 23 avril 2023.
• Une histoire du maintien de l’ordre « à la française ». Article d’Ariane Chemin publié dans Le Monde du 9 septembre 2022.
• Le maintien de l’ordre à la française, un recours à la force assumé, à rebours d’autres pays européens. Article d’Anne Chemin publié dans Le Monde du 14 avril 2023.
• La police et la gendarmerie confrontées à des départs massifs. Article de Pierre Albertini publié dans Le Monde du 20 avril 2023.
• Contre le projet d’autoroute A69 dans le Tarn, une manifestation déterminée et dans la bonne humeur. Article de Rémi Barroux et Audrey Sommazi publié dans Le Monde du 22 avril 2023.
• Un plan à 100 milliards d’euros dans le transport ferroviaire, mais pour quoi faire ? Article de Sophie Fay publié dans Le Monde du 16 avril 2023.
Extrait : « Les préfets de région attendent de recevoir leurs lettres de cadrage pour commencer à négocier avec les présidents de région et autres collectivités territoriales, et mettre à l’agenda la réalisation des projets. Ces missives sont toutefois suspendues aux derniers arbitrages de Matignon, qui les a promis… avant juin. » Traduction : deux mois après l’annonce d’Élisabeth Borne en faveur d’un plan rail, le projet est au point mort.
• Pesticides : la volonté du ministre de l’agriculture de revenir sur l’interdiction du S-métolachlore suscite un tollé. Article de Stéphane Foucart, Stéphane Mandard et Martine Valo publié dans Le Monde du 31 mars 2023.
Dans cet article, on apprend que le ministre a cherché à dompter l’ANSES - Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail - en l’obligeant à revoir sa copie alors que l’ANSES assure une mission d’intérêt public, veillant entre autres à la sécurité alimentaire des Français.
• La crise du logement, un dossier explosif laissé en souffrance. Article de Claire Ané publié dans Le Monde du 9 mars 2023.
Extrait : « Au total, les aides publiques au logement, y compris celles destinées à la production et à la rénovation, sont passées de 42,8 milliards d’euros en 2016 à 38,2 milliards en 2021. Pourtant, les recettes fiscales liées au logement n’ont jamais été aussi élevées : 88,3 milliards, contre 70,6 milliards cinq ans plus tôt. »
• Les Soulèvements de la Terre : aux racines idéologiques du mouvement. Article de Nicolas Truong dans Le Monde du 21 avril 2023.
* Image d’illustration : dall.e2


