Quand une chanson vieillit mal
50 ans passent, des tubes du XXe siècle navrent nos tympans. Du moins, si l'on prête l'oreille aux paroles. Et dans cinquante ans ?
« Toute la nuit, j’ai tapé sur des gamelles. Le matin, je me réveille dans une poubelle. Je me suis déguisé en polichinelle. Je n’arrive plus à trouver mon hôtel. » En 1971, les Martin Circus mettent leurs vacances en chanson. Au micro : le chanteur Gérard Blanc. Chaque nuit il boit, il drague. Ou plutôt, il fait les deux. Si bien qu’à l’aube, il ne sait même plus avec quelle autochtone il a pris un bain de minuit, à poil sous la lune.
Où les Martin Circus se sont-ils fait la malle ? Au Sénégal.
Dans les années 1970, Je m’éclate au Sénégal est le premier des deux tubes que sort le groupe - le second est Marylène. Sur la face B du 45-Tours, il y a la chanson Moi, j’aime bien prendre mon pied. Pour avoir dansé à poil au Sénégal, les Martin Circus sont élus meilleur groupe français. Vingt ans plus tard, Gérard Blanc en solo réarrange la chanson. Sur scène, il lance au public : « Est-ce que vous vous sentez l’âme d’une tribu ? » De son côté, le groupe Les garçons bouchers en fait une version rock et métallique. Il garde telles quelles les paroles de 1971.
Et aujourd’hui ?
Dans sa chronique Pop story du 21 février 2020, Marc Toesca rend hommage à l’humour déjanté des Martin Circus. A-t-il prêté l’oreille aux paroles de la chanson ? « J'vais aller m'éclater au Sénégal ! » répète Gérard Blanc au micro, lequel enchaîne cliché sur cliché sur l’Afrique. La musique au Sénégal ? « Des tam-tam ». La danse au Sénégal ? Sur scène, le guitariste se retourne puis balance ses fesses face au public. Marc Toesca n’entre pas dans ces détails futiles, et pour cause : Pop story est diffusé sur France Bleu, radio qui cultive la nostalgie des années 1970 et 1980.
J’vais pas t’laisser
Autre chanson que diffuse volontiers France Bleu : La p’tite Lady de Vivien Savage. Sorti en 1984, le 45-Tours se classe 20e au Top 50. Que chante Jérôme Pilet-Desjardins, alias Vivien Savage ? « Qu’est-ce qu’elle attend, la p’tite lady gare Saint-Lazare ? Qu’est-ce qu’elle me veut, la miss avec ses yeux d’renard ? »
Détail : le chapeau de la dame est orné d’une plume d’autruche. Aussitôt, le chanteur se retourne : « Hey, gratte-moi la puce que j’ai dans l’dos. » Et dès qu’il se sent accro, alors le chanteur marque son territoire : « J’vais pas t’laisser partir avec un légionnaire en perm. J’vais pas t’laisser séduire par le premier marin qui traîne. J’vais pas t’laisser dormir toute seule si t’es libre ce week-end. »
Dans son clip officiel, Vivien Savage ouvre la chanson avec quatre doigts dans la bouche. Il siffle la femme qui a « comme un p’tit chat sauvage dans les yeux ». À sa droite, à sa gauche, deux figurantes gigotent, guitare à la main. Leurs yeux portent un masque noir. Au fil des couplets, le chanteur devient un lutin qui s’incruste au domicile de sa belle. Tantôt sur la table basse, tantôt sur le canapé, il observe une femme qui semble vivre seule avec un petit garçon. Dans son blouson en cuir, il devient de plus en plus vindicatif : « j’vais pas t’laisser ». Dans les derniers couplets de la chanson, la jalousie tient le fil rouge de son amour.
Ne me déçois pas
La même année (1984), Sylvie Vartan sort le 27e album de sa carrière. La dernière chanson a pour titre : Impressionne-moi. L’artiste s’adresse à un homme dont elle semble attendre beaucoup. « Tu es la providence de toutes les femmes. Un roi du bonheur, un sècheur de larmes » lance-t-elle au premier couplet. Face à l’homme idéal, elle avoue : « Tu tombes bien dans ma vie, j’ai besoin d’un héros ».
Au premier refrain, la demande se fait précise : « Impressionne-moi. Fais voir en amour comment tu domines ». Mieux : elle souhaite par avance être vaincue : « Gagne-moi la bataille ». Surtout, elle lui demande de deviner ses désirs les plus secrets, comme si une femme était incapable de les exprimer à voix haute : « Et réalise-moi ce que j’imagine ».
Au milieu de la chanson, l’artiste se fait l’avocate de la virilité : « J’ai besoin d’admirer un homme sans faiblesses ». Chez Sylvie Vartan, un homme n’a le droit ni de pleurer ni d’éprouver la moindre émotion. D’ailleurs, elle n’arrête pas de chanter : « Ne me déçois pas ». Sans doute a-t-elle dans sa tête le catalogue des critères qui font l’homme parfait.
Et voilà comment, à la fin du XXe siècle, la chanson française fredonne le racisme et le sexisme. Aujourd’hui, personne ne s’en offusque, et pour cause : à part une poignée d’anciens, le public a oublié trois chansons qui eurent jadis du succès.
Ringard des autres
À ceci près qu’à la fête de la musique en juin 2026, Je m’éclate au Sénégal est interprété par une chorale. Le concert a lieu dans une école de musique, en France. Ce jour-là, direction et professeure de chant usent de fonds publics, salaire compris, pour perpétuer le racisme au quotidien : sur scène, six chanteurs amateurs se dandinent sur le refrain.
Dans cinquante ans, quels morceaux en haut de l’affiche dans les années 2020 seront jugés comme le comble de la médiocrité, puis inspireront une chronique ?
Selena et David Canard
Pour lui faut pas s'en faire, il sait doser son effort
Il n'cherche pas à tout prix à faire des bulles dans la mare »…
Racisme et sexisme en chansons :
• Document INA : Les Martin Circus interprètent Je m'éclate au Sénégal à la télévision.
• Vivien Savage et son clip officiel : La p'tite Lady.
• Sylvie Vartan interprète Impressionne-moi sur sa chaîne officielle.
• Vingt ans plus tard, Gérard Blanc reprend Je m'éclate au Sénégal : version live riche en clichés.
• Sur la radio France-Bleu, Marc Toesca rend hommage aux Martin Circus en 2020.
• Une chanson garde toute sa fraîcheur : en 1981, Hervé Cristiani fait sensation avec Il est libre Max.


