Rendez-nous nos élections municipales !
10 millions de Françaises et de Français n'ont pas pu ou voulu aller voter le 15 mars à cause de la pandémie. Macron, rends-nous nos élections !
C’est un coup d’État qu'est peut-être en train de commettre le président de la République. Dimanche 15 mars 2020, dix millions d’électrices et d’électeurs n’ont pas pu ou pas voulu participer au premier tour des élections municipales, en raison de la pandémie au coronavirus. Ce qui en a nécessairement faussé le résultat.
Comment notre équipe de Canards enchantés est-elle arrivée à un tel chiffre ? La méthode est précisée au bas de cet article, avec les statistiques de l’INSEE.
Aussitôt les résultats électoraux connus, dimanche 15 mars 2020 à 20 heures, une armée de politologues se précipite dans les médias pour expliquer que cette participation faiblissime s’explique par la défiance des Français à l’égard du monde politique, et non à cause de la pandémie.
Certes, la participation des Français aux élections baisse depuis une vingtaine d’années. Sauf que la courbe s’est inversée lors des élections européennes en 2019. Et que les événements récents (dérèglement climatique, gilets jaunes, grèves contre la réforme des retraites) ont remobilisé le corps électoral. Quand la planète est en danger, les électrices et électeurs veulent faire entendre leur voix.
Selon un sondage IPSOS commandé par franceinfo.tv, 39 % des abstentionnistes désignent la pandémie au coronavirus comme la cause de leur absence aux urnes. Les partisans de la majorité LREM se disent les plus assidus, tandis que les jeunes et les personnes d’origine modeste préfèrent éviter les bureaux de vote ; ainsi que les personnes âgées et fragiles. Et voilà comment dix millions de Françaises et de Français ont, bien involontairement, transformé une élection en « mascarade », selon le mot désormais célèbre de la candidate à la mairie de Paris Agnès Buzyn.
Outsiders pénalisés
Bon nombre de Français font leur choix dans les derniers jours d’une campagne électorale. Or, les candidats n’ont pas pu assurer le sprint final en allant sur les marchés et en faisant du porte-à-porte, comme ils le pratiquent habituellement. Entre jeudi 12 et samedi 14 mars, le président de la République puis le Premier ministre ont pris avec retard des mesures de confinement. Une élection municipale se joue sur la proximité, et pas seulement sur le web. Dès lors, les candidats ayant moins de notoriété que le maire en place depuis six ans ont subi un handicap, au moment où les bureaux de vote ont ouvert dimanche 15 mars à 8 heures.
Par ailleurs, il est probable que le premier tour des élections municipales a diffusé le coronavirus dans la population. Quand des millions d’électeurs convergent vers quelques milliers de bureaux de vote, et que les consignes de sécurité sont peu appliquées (en particulier la distance de sécurité), les courbes s’affolent. Les hôpitaux accueillent de nouveau flux de malades.
Pris au piège, l’État s’est engagé à « sanctuariser » le premier tour des élections municipales : il convoque sénateurs et députés pour faire voter une loi à la va-vite. Ainsi, la majorité gouvernementale verrouille son élection. Les maires élus dès le premier tour se cachent, peu motivés à l’idée de repartir en campagne dans quelques mois. Une caste politique abîme la démocratie locale française.
Seul le constitutionnaliste Didier Maus alerte : « L’élection municipale est indissociable, elle forme un tout. Mon sentiment est qu’on refait tout ou rien. Si l’on considère que l’on ne peut pas voter dimanche prochain, il faut annuler le résultat d’aujourd’hui », argumente-t-il. En effet, le code électoral est formel : le scrutin des municipales a lieu un dimanche, et « en cas de deuxième tour de scrutin, il y est procédé le dimanche suivant le premier tour » (art. L. 56).
Coup d'État
L’État a un autre souci : si le scrutin est remis à zéro, il faudra rembourser les frais de campagne de toutes les listes en France. Certains candidats empruntent pour conduire leur campagne. Mais un tel budget n’est-il pas dérisoire face aux centaines de milliards d’euros que l'État et l'Union européenne vont injecter pour relancer l’économie dans quelques mois ?
Nombre d’entre nous, par civisme, ont choisi de ne pas se déplacer le 15 mars, pour se protéger et protéger leur entourage. Tout au long de ce dimanche pas comme les autres, des médecins, des infirmiers ont lancé des appels à « rester chez soi » pour ne pas engorger les hôpitaux. Les dix millions de Françaises et de Français qui ont boycotté les urnes ont pratiqué une désobéissance civile qui mérite d’être entendue, jusqu’à l’Élysée.
Nous, citoyennes et citoyons français, refusons ce hold-up d’État sur les élections municipales. Nous récusons les maires élus par effraction. Un scrutin ne peut être escamoté par calcul politicien.
Le dernier mot ira peut-être au Conseil constitutionnel, seul légitime pour faire revenir un président de la République et son gouvernement à la raison.
En attendant, appliquons avec rigueur les consignes de confinement. Tandis que l’État montre de graves faiblesses, faute de masques, de lits, de personnel soignant, le peuple, dans un mouvement de solidarité, organise sa protection.
Salomé Canard
* Mise à jour du 30 juin 2020 : le Conseil Constitutionnel, qui devait statuer sur la validité (ou non) du premier tour des élections municipales du 15 mars 2020, suite à de nombreux recours, a finalement décidé... de ne pas statuer. Ce qui a permis au deuxième tour des élections municipales d'avoir lieu le 28 juin. Après avoir tordu le bras des institutions de la Ve République en validant à tort les comptes de campagne du candidat Jacques Chirac aux élections présidentielles de 1995, c'est (au moins ?) la deuxième fois que le Conseil Constitutionnel prend des libertés avec la Constitution.
* Mise à jour du 16 avril 2021 : trois chercheurs ont modélisé l'influence de la pandémie sur le résultat du premier tour des élections municipales de mars 2020. Leur étude démontre que la pandémie a biaisé les résultats électoraux, que ce soit dans les communes très touchées ou peu touchées par la Covid-19. Les trois chercheurs publient leur étude sur le site The Conversation le 15 avril 2021 : Voter en temps de pandémie, l'enseignement des municipales de 2020. Auteurs de l'article : Olivier Gergaud, professeur d'économie ; Abel François, professeur de sciences économiques ; Abdul Noury, visiting associate professor of politics.
Notre méthode pour identifier les dix millions de Françaises et de Français qui ne se sont pas rendus aux urnes dimanche 15 mars 2020 en raison du coronavirus :
• 44,64 % des 47 700 millions des électrices et électeurs ont voté lors du premier tour des élections municipales dimanche 15 mars 2020, contre 63,55 % le 23 mars 2014. C'est moins de la moitié du corps électoral, avec des scores très faibles dans la Région Grand-Est, très touchée par le coronavirus.
• La France compte 47 700 millions d’électrices et d’électeurs en février 2020. Ils étaient 44 600 millions en 2014.
• 26 019 200 électrices et électeurs n’ont pas pu ou n’ont pas voulu aller voter le 15 mars 2020. Ils étaient 16 256 700 en 2014. Soit une différence de 10 millions.
• 39 % des Français ont indiqué qu’ils n’iraient pas voter en raison de la pandémie, selon le sondage IPSOS.
• En recoupant ces données, on arrive au chiffre de 10 millions d’électeurs qui n’ont pas pu ou pas voulu se rendre aux urnes en raison de la crise sanitaire liée au coronavirus. Calcul : 26 406 720 abstentionnistes X 39 % = 10 298 620 Françaises et Français n'ont pas voté en raison de la pandémie. Soit 21,6 % du corps électoral. Plus d'un électeur sur 5 ! Ce qui fausse évidemment le résultat final.
• Article du journal Le Monde le 15 mars 2020 : Une participation faiblissime au premier tour des élections municipales.
• Statistiques INSEE sur le nombre d’électeurs en France en 2020.
• Sondage de franceinfo.tv sur l’abstention aux élections municipales 2020.
• Article du journal Le Monde le 15 mars 2020 : Que se passerait-il en cas de report du second tour des élections municipales ?
• Dans Le Monde du 25 mars 2020, des présidents et assesseurs de bureaux de vote témoignent de leur malaise lors du scrutin du 15 mars. La promiscuité pendant et après la journée de vote (dépouillement, puis restitution des résultats dans les mairies) a fait des malades parmi eux, ainsi que dans leur entourage. Le président de la République ayant opté pour une rhétorique guerrière, faut-il considérer que ces bénévoles ont servi de chair à canon ? Témoignages à lire ici. Lors d'un scrutin, 69 000 bureaux de vote ouvrent, soit 200 000 présidents et assesseurs.
• Photographie : place du Bicentenaire à Saint-Étienne (Loire).


