< Retour
Séniors au pouvoir : le syndrome Joe Biden

Séniors au pouvoir : le syndrome Joe Biden

Après le jeunisme, le séniorisme. Dans un pays vieillissant, les séniors au pouvoir renâclent à céder le flambeau. En 2024, les vieux dirigent-ils plus que de raison ?

En automne, une association qui milite en faveur d’une voie ferrée réunit son assemblée générale. Dans la pièce, la moyenne d’âge est de 70 ans. Sur l’estrade, le président en a 76. Et le benjamin en a 65. Soit une cinquantaine de bénévoles qui, de tracts en tribunes, entonnent l’hymne en faveur du train. Et les jeunes ? « Ils n’ont pas le sens du bénévolat », blâment les anciens.

Deux jours plus tard, le journal local relaie la parole des anciens. Et quand l’autre comité - celui qui milite en faveur d’une autoroute - se réunit à son tour, même constat : les hommes de plus de 65 ans tiennent la salle. Qu’ils votent à gauche ou à droite les vieux dirigent tout, jusqu’au président de la Région. Lequel envisage de se représenter en 2028 : il aura 77 ans.

Passe-droit en CA

Au même moment, une troisième association tire la sonnette d’alarme : son refuge animalier manque de trésorerie. La faute à l’inflation mais aussi, il faut bien le dire, la faute à des erreurs de gestion. Pendant que six soigneurs trentenaires lancent une cagnotte sur les réseaux sociaux, une poignée d’anciens se réunit en Conseil d’administration. En douce, ils inscrivent 6 200 € de charges au compte de résultat 2024 pour aider un ami ; puis ils demandent une subvention à l’État et à la Communauté de communes. Et comme la plupart des élus sont de la même génération, en huis clos on balaie l’erreur de gestion. Les yeux fermés, on ouvre le porte-monnaie.

En même temps, Macron tranche à l’Élysée : après un Premier ministre de 35 ans en janvier, il nomme un Premier ministre de 73 ans en septembre. Dans une France en morceaux, un ancien est chargé de résoudre la crise : celle qui creuse le déficit, dérègle le climat, agite les bancs de l’Assemblée nationale. À propos de Michel Barnier, les médias disent : expérience, sagesse, esprit de synthèse.

La machine à coopter

Il est vrai que les séniors, au cours de leur vie, ont affronté un éventail de difficultés. Échecs et réussites sont censés les rendre un peu moins crédules, un peu plus avertis. Chez les anciens, il y a aussi des poètes et des aigris. Surtout, la majorité croit dur comme fer détenir la vérité. Alors que les aléas du passé devraient nourrir le sens de la relativité, les vieux s’arriment à leurs certitudes. Au point que certains clament : « avant, c’était le bon temps ». Dans un mélange de nostalgie et d’arrogance, ils jettent un œil condescendant aux générations suivantes, celles qui en 2050 vivront sur une planète-étuve : la faute aux anciens.

Mais comme l’autocritique est une qualité qui ne s’acquiert pas avec le temps, les séniors profitent du fait qu’ils tutoient les sommets pour garder le manche, puis se coopter. Les vieux sont présidents d’associations - ou alors trésoriers. Les vieux sont maires. Les vieux sont patrons de presse. Les vieux monopolisent la parole. Non seulement les séniors tiennent le gouvernail mais ils se renvoient l’ascenseur, du quotidien régional à une assemblée générale. Les vieux osent même censurer : dans le même canton, une éditrice de 70 ans publie un ouvrage sur l’histoire de l’hydroélectricité, puis un autre sur l’histoire du pastoralisme, puis un autre sur l’histoire du rail ; mais pas l’album qui, avec des mots simples et des photos prises sur le vif, raconte les femmes et les hommes qui forgent une vallée de montagne en 2024.

Et puisque les vieux sont de plus en plus nombreux - espérance de vie, baisse de la natalité -, ils ont désormais la majorité. La boucle est bouclée.

Finir le boulot

Voilà pourquoi, aux États-Unis comme en France, le syndrome Joe Biden crée de l’amertume, voire de la rancœur. Joe Biden, c’est cet homme de 81 ans qui voulait se représenter à l’élection présidentielle, même s’il a des trous de mémoire, car « il faut finir le job ». Avec un tel argument, pourquoi ne pas rester le boss jusqu’à 100 ans ? Dans son sillage les séniors gardent leurs titres, leurs fonctions, le micro, au motif que leur expérience les rendrait indispensables.

Mais la société humaine n’est pas un fossile. En 2050, quels métiers seront précieux, d’autres oubliés ? Quels moyens de transport utilisera-t-on ? Quelle sera notre nourriture ? Quels seront nos loisirs ? Qu’est-ce qui nous fera rire, qu’est-ce qui nous fera pleurer ? Pendant que les séniors restent vissés à leur fauteuil, ça vibre sous leurs pieds. Les jeunes piaffent. En même temps, des périls menacent. Alors les vieux sur l’estrade montrent leur vrai visage : un club qui pratique l’entre-soi.

Soudain, un vieux lève le doigt.

L'autoroute des anciens

Le jeunisme, dit-il, c’est une croyance selon laquelle il faudrait dégager les gens de métier pour que la nouvelle génération agisse vite et fort. Or la jeunesse fougueuse ignore les pièges. Quand chauffe la planète, les juniors ont besoin de notre flair, de notre entregent, de notre sagesse pour apprendre à nos côtés. Nous les séniors, on transmet un savoir-faire avant de s’éclipser. L’argument est valable. Mais quand les maires, les présidents, les directeurs prennent-ils le temps d’écouter les plus jeunes ? Quand leur mettent-ils le pied à l’étrier ? Quand leur délèguent-ils des missions, des projets pour qu’ils fassent leurs armes, quitte à tâtonner ?

Faute d’avoir accès à la parole, et surtout à la décision, parfois la jeunesse se cabre. Contre un aéroport puis contre une autoroute, elle juge légitime d’agir hors du cadre, celui que fixent les anciens. D’ailleurs la jeunesse ne lit pas le quotidien régional. Elle s’abstient aux élections. Elle renâcle parfois à aller au boulot. Normal : la société telle qu’elle est dirigée ne colle ni à ses analyses, ni à ses aspirations. Devenus minoritaires, les jeunes laissent les vieux voter à droite, voire à l’extrême-droite. Ils vivent ou survivent à la marge, en se posant beaucoup de questions.

Mais en juillet 2024, Joe Biden s’est réveillé. Avec humilité, il a passé la main à Kamala Harris.

Quels maires, quels présidents, quels directeurs ont la même sagesse que Joe en France ? Tandis que les vieux discourent à la tribune, des idées, des projets, des albums restent dans les cartons. Quant au petit train qui traverse la vallée, en 2050 par quoi sera-t-il remplacé ?

Post-scriptum du 7 novembre 2024 : oui Joe Biden s'est retiré, mais trop tard. Une leçon pour les séniors au pouvoir ?

Selena Canard     

Compléments d’information :


Dans cette vallée de montagne, les électrices et les électeurs ont élu un député trentenaire en 2022 puis en 2024. Étrangement, le jeune élu épouse les idées des anciens, comme s’il craignait de les froisser ; jusqu’à défendre un budget de 1 milliard d’euros pour rouvrir une voie ferrée - au lieu de 2 ou 3 millions d’euros pour faire une voie verte et cyclable. Après deux ans de mandat, quand ce député s’affranchira-t-il des anciens ?

Le 12 septembre 2024, le journal Le Monde analyse la place des séniors dans la société, mais sous un autre angle : le vieillissement de la population mondiale et ses conséquences. Sur le plan économique, le vieillissement ralentit la croissance, gonfle les dépenses publiques (donc la dette), abaisse le nombre de femmes et d’hommes en âge de travailler. Le vieillissement de la population crée en outre de l'agitation sociale, comme le montrent les réformes successives sur les régimes de retraite. Mais après deux ou trois générations de crise, la baisse de la population pourrait faire du bien à la planète : il y aura peut-être moins de pression des humains sur leur environnement.

Le 13 septembre 2024, le même journal décortique la préférence nationale en faveur des séniors. Par exemple, l’État français chouchoute les retraités : en 1989, deux millions personnes vivaient avec le minimum vieillesse, contre 700 000 en 2024. En même temps, 20 % des moins de 18 ans vivent sous le seuil de pauvreté. Idem pour 16 % des 18-29 ans.

En 2024, le gouvernement a relevé le montant des retraites de 5,3 % pour compenser l’inflation. Coût : 14 milliards d’euros. En même temps, l'État « a supprimé 10 milliards d’euros de dépenses, dont certaines bénéficiant à l’éducation ou au logement – donc, essentiellement aux jeunes », écrit la journaliste Béatrice Madeline.

Dans le budget de l’État, la santé et l’invalidité pèsent 20 %, contre 9 % pour l’éducation, 3,7 % pour la famille.

75 % des séniors sont propriétaires : dans les années 1970 et 1980, l’immobilier était accessible aux jeunes ménages.

Par ailleurs, les séniors vont voter en masse à chaque élection, alors que les jeunes ont tendance à bouder les urnes : d'où l'État français aux petits soins d'un électorat âgé.

Dès lors, la journaliste Béatrice Madeline cite l’économiste Maxime Sbaihi, lequel voit venir une gérontocratie, c'est-à-dire un « système économique et social dominé par des classes âgées qui exerceraient une influence politique supérieure aux autres ».

En même temps, les inégalités se creusent chez les personnes âgées : la hausse des pensions profite aux plus riches au détriment des plus pauvres. En outre, la misère règne dans les maisons de retraite. Et la loi sur la prise en charge de la dépendance reste dans les limbes. Enfin, les séniors au travail souffrent : soit les employeurs ne les forment plus, soit ils les poussent vers la sortie, soit ils font les deux.

Réforme des retraites : quel impact sur le bénévolat ? Article d’Andréa Gourmelen et Ziad Malas, maîtres de conférence en sciences de gestion à l’université de Montpellier, sur le site The Conversation. L’article a été publié le 16 février 2020, soit lors de la précédente réforme des retraites. Dans cet article, les deux auteurs étudient l’impact du report de l’âge légal de la retraite sur le bénévolat des séniors dans le monde associatif.

Quatre ans plus tard, leur article reste d’actualité : les associations peinent à renouveler leurs bénévoles, même si les séniors continuent de s’engager.

Par ailleurs, les séniors trustent les postes de présidents, de trésoriers, de secrétaires. Ainsi le lobbying associatif penche en faveur des séniors, surtout dans les associations locales.

Quelques chiffres sur la démographie française en 2024 :

Les + de 65 ans sont 14,7 millions, soit 21,5 % des habitants. Ils étaient 13 % en 1970. Ils seront 30 % en 2070.

En parallèle, la natalité baisse. En 2023, il y a eu 678 000 naissances en France : 20 % de moins qu’en 2010.

En 2010, à la naissance, un bébé garçon avait une espérance de vie de 78 ans, une fille, de 84,6 ans. En 2023, c’est 80 ans pour les garçons, 86 ans pour les filles.

À partir de 2040, la population active (30 millions de personnes au travail) va diminuer.

Point d'orgue à cette chronique : Le "péché originel" de Joe Biden continue de hanter la politique américaine. Article de Piotr Smolar dans Le Monde du 16 mai 2025, soit après la mise en ligne de cette chronique. Ou comment un homme diminué a malgré tout voulu rempiler à la présidence des États-Unis, son entourage gardant secrète la dégradation lente et continue de sa santé physique et mentale.

* L’image qui illustre cette chronique montre, non Joe Biden en 2024, mais Jacob bénissant les enfants de Joseph, une peinture de Antonio Zanchi créée à la fin du XVIIe siècle. L’intégralité de l’œuvre est visible au musée des beaux-arts de Pau.