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Séparatisme à l'école : crise de foi à l'Élysée

Séparatisme à l'école : crise de foi à l'Élysée

Lille : un lycée musulman se voit retirer son agrément. Paris : un collège catholique se contente d'un « plan d’actions ». À l'école du séparatisme, l’État préfère Dieu à Allah.

À Lille, Averroès conduit 98 % des élèves au bac général, et 100 % au bac technique ; la moitié est boursier. À Paris, Stanislas mène 100 % des élèves au bac général ; 9 % ont un nom à particule contre 0,2 % en France. L’un et l’autre sont accusés de séparatisme : ils saperaient le contrat républicain. Mais tandis qu’à Lille l'État retire son agrément au lycée musulman, à Paris il se borne à un « plan d’action en 15 mesures », soit quelques séances de travail à Stanislas. Or, une lecture attentive des deux rapports d’inspection révèle que le diable se cache à Paris plutôt qu’à Lille.

Que reproche le Préfet des Hauts-de-France au lycée Averroès, établissement créé en 2003 par des Musulmans de France - équivalent des Jésuites chez les Catholiques ? De recevoir une aide financière du Qatar pour acheter des locaux. D’utiliser des livres « hostiles à la République » pendant les cours d’éthique musulmane, sans autres précisions. De dresser la liste des inspecteurs venus dans l’établissement. D’entraver une inspection de l’éducation nationale en 2022. De laisser deux enseignants tenir des propos antisionistes et faire des prêches « contraires aux valeurs de la République » ; l’un et l’autre ne font plus partie de l’établissement. De son côté, l'éducation nationale a toujours remis des conclusions globalement favorables au lycée Averroès.

Un mois plus tard, Mediapart rend public le rapport de l’inspection générale sur le collège catholique Stanislas. « Dérives », « brutalité », et même « prises de parole intolérables » : les inspecteurs mettent haut la barre. Voilà un établissement privé sous contrat avec l’État qui rend le catéchisme obligatoire, alors que la loi dit que l’enseignement religieux est facultatif. On y sépare les filles et les garçons dans certaines classes alors que la mixité est la règle, dans le public comme dans le privé. On y tient des propos « qui méconnaissent les valeurs de la République » : les uns dénoncent l’homosexualité, « maladie qui vient du fait que maman a trompé papa », les autres l’avortement car celui-ci signifie « tuer une personne innocente ».

Ce n’est pas tout : un seul professeur assume de parler de la contraception en 4e et en 3e alors que le sujet est inscrit dans les programmes officiels. En revanche, certains profs de SVT refusent de parler des infections sexuellement transmissibles tout en pointant « les dangers chimiques de la contraception ». Filles et garçons n’ont pas un égal accès aux équipements sportifs. Le règlement intérieur est strict sur la tenue vestimentaire des filles. Quant au parcours du lycéen, Stanislas n’applique pas la dernière réforme car il maintient les filières littéraires, économiques et scientifiques. En Terminale, les règles de Parcoursup sont contournées. Enfin, l’établissement traîne des affaires de violences sexuelles sur mineurs par des religieux.

À l'école de la famille classique

Et tandis qu’à Lille Averroès pratique la mixité sociale, à Paris Stanislas s’appuie sur un abbé intégriste, un pourfendeur de la contraception, les commandos SAS pour recevoir les familles lors d’une journée portes ouvertes : choix éditoriaux visibles sur les stands. Dans la cour, les petites filles portent des robes à fronces tandis que les garçons ont polo et bermuda : la garde-robe de la bourgeoisie parisienne et aisée. De fait les parents d’élèves sont cadres supérieurs, hauts fonctionnaires, professions libérales, universitaires, militaires, aristocrates. Un haut gradé résume leur motivation à inscrire leurs enfants à Stanislas : « Qualité de l’enseignement, discipline, éducation morale qui loue la famille classique ». En leur nom, Stanislas fut un fief de la Manif pour tous, mouvement opposé au mariage homosexuel en 2012. Quant aux garçons qui enchaînaient les mauvaises notes, un ancien superviseur les convoquait avec une idée fixe : combien de temps les ados passaient à se masturber.

Mais le 17 janvier sur France 2, la ministre de l’éducation nationale a fait deux poids deux mesures. Tandis qu’à Lille le groupe scolaire Averroès fait appel à la justice pour sauver son agrément, à Paris Amélie Oudéa-Castéra ne voit pas matière à s’insurger. Le ministère a juste « demandé au rectorat et à l’inspection générale de suivre un plan d’action qui fait presque 15 mesures ». Soit quelques ateliers de travail pour rectifier le tir, du moins en apparence. Détail croustillant : les trois fils d’Amélie Oudéa-Castéra sont scolarisés à Stanislas. Conflit d’intérêts entre vie privée et mandat politique ? En tout cas, la ministre ne s’est pas déportée du dossier (1).

Vieille France

Moralité : la guerre de l’État contre le séparatisme est relative. Elle s’apparente à la croisade d’une religion contre une autre. Retirer son agrément à Stanislas, un établissement privé qui oriente les filles vers les métiers du soin, organise un atelier « offrir fraternité et soutien de l’Église aux personnes qui vivent une attirance homosexuelle », recrute un aumônier qui « serrait les mains en grattant l’intérieur de la paume avec ses ongles » ? Vous n’y pensez pas ! Avec Macron, Attal, Darmanin et Oudéa-Castéra, la France est entre de bonnes mains : expulser les barbus, honorer les traditions.

Lors de sa conférence de presse, le président de la République a revendiqué son côté « vieille France » : on ne saurait mieux dire !

Renaud Canard     

(1) Mise à jour du 18 janvier 2024 : la ministre de l'éducation nationale s'est dessaisie du dossier 24 heures après la parution de cette chronique.

Sources d’information :


Le retrait du contrat d’association du lycée privé musulman Averroès de Lille a été voté. Article de Sarah Belouezzane et Violaine Morin dans Le Monde du 28 novembre 2023.

À Lille, le lycée musulman Averroès, de l’excellence à la chute. Article de Violaine Morin dans Le Monde du 11 décembre 2023.

Les démons du collège Stanislas, citadelle de l’enseignement privé catholique. Article de Marie-Béatrice Baudet et Sarah Belouezzane dans Le Monde du 2 août 2023.

Au collège Stanislas, l’inspection générale relève notamment de la « brutalité » et du « sexisme ». Article de Violaine Morin dans Le Monde du 17 janvier 2024.

Articles parus après la publication de cette chronique :

Collège Stanislas : des demandes de retrait du contrat d’association ciblent l’établissement, Amélie Oudéa-Castéra se « déporte » du dossier. Article publié dans Le Monde du 18 janvier 2024 à partir d'une dépêche AFP.

Le système de contournement de Parcoursup mis en place par le collège Stanislas a bénéficié au fils d’Amélie Oudéa-Castéra, révèle « Mediapart ». Article publié dans Le Monde du 21 janvier 2024 à partir d'une dépêche AFP.

« Stanislas et Averroès portent une lourde responsabilité dans la représentation qu’ils donnent de l’enseignement privé ». Tribune de Bruno Poucet, historien de l’éducation, dans Le Monde du 25 janvier 2024. Dans sa tribune, l'historien renvoie dos à dos les deux établissements pour avoir pris leurs distances avec les attendus de leur contrat d'association avec l'État. Pour le lycée Averroès, l'historien précise qu'environ la moitié des élèves est boursier, mais qu'il compte « 40 % d’enfants de milieux très favorisés (...) contre 20 % dans le public, selon le ministère de l’éducation nationale ». Ce qui tendrait à montrer que le lycée Averroès accueille à la fois des enfants de familles modestes et des enfants de familles très aisées. Une mixité sociale que l'on ne retrouve pas au collège Stanislas.

Violences à l’école : les députés dénoncent de premières failles majeures dans le contrôle des établissements privés sous contrat. Article de Sylvie Lecherbonnier et Eléa Pommiers dans Le Monde du 11 avril 2025, soit après la mise en ligne de cette chronique.

Après les violences perpétrées sur des élèves à l'école privée Notre-Dame de Bétharram, les députés ont créé une commission d’enquête pour mieux comprendre les liens entre les établissements privés sous contrat et l’Éducation nationale.

Comment l'État contrôle-t-il ces écoles ? Les 70 auditions menées devant la commission d’enquête révèlent des différences de traitement d'un établissement scolaire à l'autre.

En résumé, les établissements catholiques bénéficient d’une indulgence institutionnelle, avec des contrôles superficiels, tandis que des établissements musulmans sont sanctionnés par les préfets dès qu’une anomalie est constatée.

« Deux poids deux mesures », lit-on dans l’article.

Photographie : « Entrée de couvent » : détail d’une peinture de Fleury François Richard (1777 - 1852) visible au musée des beaux-arts de Lyon.