< Retour
Stéphanie Daniel, voix fipement conseillée

Stéphanie Daniel, voix fipement conseillée

Animatrice de radio, Stéphanie Daniel aime jouer avec les mots. De "se régalader" à "pas de fumée sans fip", elle embarque les "auditeurices" dans son brin de folie.

« Tous les grands arbres ont connu un jour la tempête ». Dès que Stéphanie Daniel s’installe au micro, nos oreilles se dressent : chic, les mots vont faire des loopings à la radio. Pourtant l’animatrice parle peu et avec brièveté : sur fip, la boussole c’est la musique. Or avec sa voix, Stéphanie Daniel fait de la musique. C’est même sa marque de fabrique : elle ajuste son phrasé, son tempo, ses silences aux notes de Rain de Kae Tempest, puis de Ya eres mia de Sinj Clarke. « Doux et délicat, une traversée moelleuse avec fip » énonce-t-elle aux premières mesures de Ticket to the Rome d’Evgeny Grinko. Car avec amitié, Stéphanie Daniel écoute le fil musical à nos côtés. Au fait, c’est quoi un baglama ?

Et nous voilà embarqués en Turquie, là où un luth à sept cordes épice un café. Puis en Suède, avec une danse pour flûte de Théodore Gouvy. Au passage on apprend que le chanteur Arnaud fut le cuisinier de Marvin Gaye quand celui-ci séjourna à Ostende, au début des années 1980. Puis que la Ritournelle de Sébastien Tellier fut enregistrée en une seule prise, avec Tony Allen aux percussions. Et quand Miles Davis passe à la radio, Stéphanie Daniel le prend au mot : « Pourquoi jouer beaucoup de notes alors qu’il suffit de jouer les meilleures ? » À son tour elle abrège son propos. « Piano et violoncelle s’enlacent sur cette romance en la majeur de Gabriel Fauré » souffle-t-elle avant de fermer son micro : sur fip, on parle sur la musique classique comme on marche sur des œufs. Et la salade ?

En voici une recette espagnole, italienne, grecque, juste avant que Louis Fontaine n’entonne Insalata russa à la radio. Et quand Rob J. Madin interprète le burlesque Bouquet garni, l’animatrice de radio met son grain de sel dans la recette. Dans la foulée Stéphanie Daniel ouvre la fenêtre en grand, puis elle éveille nos sens : « C’est en fermant les yeux que l’écran est parfois plus grand » glisse-t-elle quand pointe la musique du film In the mood for love.

Parler d’amour à la radio

À propos d’amour, l’animatrice se fraie un passage à la fin de Gimme gimme du groupe Abba — les deux couples ont divorcé : « L’amour meurt parce qu’on ne fait pas notre possible pour le conserver, comme nous l’avons fait pour l’inspirer ». Après Alfred de Musset, elle tire Martin Luther King par la manche : « L’amour est un renoncement au pouvoir ». Sur son élan, elle ponctue The love de Dekker par ces mots : « Quand on adore une femme, on l’arrache. Quand on aime une fleur, on l’arrose tous les jours. Fip, ça pousse ».

Et ça pousse, et ça pousse, si bien que le loup galope dans la fougère puis rejoint Mirza de Nino Ferrer. Au micro, Stéphanie Daniel convoque Jean de la Fontaine. Dans sa fable, le chien se vante de tout avoir à sa disposition : nourriture, niche, caresses de son maître. Le loup se laisserait bien tenter, mais au dernier moment il voit une laisse. Alors il détale en forêt. Courir pour une proie plutôt que de renoncer à la liberté. Un après-midi d’été, Le loup et le chien s’écoute en retenant son souffle : deux minutes de virtuosité au micro.

Et soudain une voix toute jeune prend le micro : « Nous sommes lundi 23 juin et il est 13 heures sur fip ». Avec panache, Stéphanie Daniel partage son micro avec une stagiaire.

De la chair à la radio

Car si l’animatrice est éprise de liberté, elle a aussi l’esprit de troupe. « Fait main et fait maison » dit-elle volontiers à l’antenne : pour faire une radio de qualité il faut des techniciens, des réalisateurs, des mélomanes qui piochent dans jazz et rock pour faire deux heures de musique. « Si un jour la ruche est remplacée par un robot, ce sera la fin des haricots » pourrait-on glisser si, telle une petite souris, nous courions sous la table puis grimpions vers le micro. Mais Stéphanie Daniel le dit à sa façon : « Un micro de fer dans une bonnette de velours ».

Et plus on voyage de la pop au hip-hop, plus nos oreilles repoussent les frontières. Écouter fip, est-ce prendre l’Orient-Express puis faire le tour du monde ? « Laissez-vous embarquer sur l’aiguillage, fip vous met sur la bonne voie », siffle Stéphanie Daniel après Choo choo de Mac DeMarco. Et comme l’animatrice préfère suggérer à prescrire, elle trousse ainsi une question : « Ne serait-il pas temps de buller et de faire la planche ? » Sur fip, Underwater love de Smoke city a déjà les pieds dans l’eau.

De l’eau au feu il n’y a qu’un pas : « Pas de fumée sans fip, Minnie Riperton incandescente dans cette reprise de Light my fire », s’embrase-t-elle soudain. Coup de chaud ou brin de folie, l’animatrice de radio ose des raccourcis en forme de vertiges. Il y a « le troubadour au chapeau à plume ». Puis « tout doux, coucouche panier, voici Le cobra sur fip ». Peu après, « on se dilate la rate au court-bouillon ». Et tant mieux « si ça gratte, c’est pour la bonne cause ». Sur fip la musique gambade avec les mots. À ce jeu la guitare de L’Attirail fait des galipettes dans Bonanza in the strongbox. La folie, Stéphanie Daniel la cueille dans une page de L'intranquille, livre du peintre Gérard Garouste tandis que JW Francis joue Sweet as a rose : douce folie un dimanche après-midi.

Une mère veille

Au bout de quatre heures, pas une seule fois Stéphanie Daniel n’a dit « je » au micro. Et si elle ose une note personnelle c’est de façon lapidaire, et à demi-mot. « Vas-y Maman » chuchote-t-elle sur le menuet de la symphonie N° 40 de Mozart. Ou alors elle cite Tolstoï : « Rien ne vaut une douce Maman ». La mère…veille, ajoute-t-elle sur les premières notes de Mother de Kongas. La voix un peu plus grave, le timbre un peu plus sourd : ainsi s’entrouvre la caverne d’une animatrice de radio. Dans la soirée une collègue fera tout l’inverse : elle a le plus grand mal à « trouver le coiffeur au poil » à Paris.

Puis Stéphanie Daniel marque un silence : réflexe quand on craint de bredouiller à l’antenne. Respirer une demi-seconde, puis rester claire dans l’exposé : telle semble être son exigence. Jusqu’au jeudi 7 août 2025 à 18 h 42 : sa voix trébuche sur un morceau de rap. Ce jour-là, Stéphanie Daniel bat un record : huit heures d’antenne d’affilée, de 11 heures à 19 heures. Quand Paris se vide en été, une animatrice de radio mène fip à bon port en fin de journée.

Alors auditrices et auditeurs savourent l’ultime pirouette de la journée : « C’est l’heure de l’effeuillage sur fip, il s’agit de ne garder que son chapeau ». Car voici I’ll do anything for you, un mélange de disco et de reggae de Lee McDonald. Puis Strip-tease, par Juliette Gréco. D’ailleurs sur fip « les soleils vont par deux » : à Ain’t no sunshine de Rahsaan Roland Kirk répond Le soleil sans moi d’Audrey Arno. Peu avant 19 heures, hédonisme et humour font un pas de deux sur les ondes.

Sur le plateau et alors que deux guitaristes s’échauffent à Memphis, Stéphanie Daniel nous alerte : « À 5 minutes 30, on pousse les tables ». Un vendredi 15 août, dans une Maison de la radio qui hiberne, une voix aux deux sourires nous invite à danser : « Choisissez votre mouvement, fip vous donne le tempo ».

Camille Canard     

L’animation sur fip
c’est de la dentelle
 :
Fip est une radio éclectique et musicale. Et si les mots ont leur place au micro, c’est avec parcimonie : toutes les dix minutes environ.
Une douzaine d’animatrices se relaient à l’antenne de 7 h à 22 h — jusqu’au 26 août 2022, c’était 23 heures. Elles alternent un éclairage sur un morceau qui vient de passer, une actualité culturelle telle que festival ou concert, une touche personnelle qui prolonge l’humeur du temps. Le tout avec élégance et brièveté.
Et si l’animatrice donne l’heure de temps en temps, c’est avec « une marguerite à la bouche », comme disait Jane Villenet qui officia au micro de 1977 à 2022. Sa collègue Stéphanie Daniel a une autre astuce : donner l’heure à Trois-Rivières au Canada, ou à Samarinda en Indonésie. Car on écoute fip n’importe où sur la planète, grâce à Internet.
Cool, suave, espiègle : d’articles en chroniques, bien des adjectifs ont affublé les animatrices pour décrire leur façon de parler au micro. Au lieu de leur coller une étiquette, convenons que les animatrices s’expriment plus lentement que dans n’importe quel média audiovisuel : sur fip on n’est pas pressés. De même, elles cultivent leur phrasé : pas de « soupe » à l’antenne. Enfin, de 7 heures à 22 heures il n’y a aucune agressivité. Même quand musique et voix montent en tonicité, fip reste la radio de la paix.
À 50 ans passés fip reste une radio tirée à quatre épingles, avec des digressions maîtrisées.
Mais ce n’est pas non plus une « radio chic », comme elle est parfois qualifiée. Il suffit d’écouter Stéphanie Daniel pour capter que fip est une radio populaire, dès lors qu’auditrices et auditeurs ont de la curiosité « Il est temps que les gens ordinaires montrent leur visage », pointe l’animatrice de radio en piochant dans les paroles de This charming man de The Smiths.
Cela dit, fip épouse l’humeur du temps : au micro, les jeunes générations ont un débit plus rapide, plus saccadé. Elles parlent du bout des lèvres. De même, hip-hop et rap y sont de plus en plus présents. Car la hantise d’un média, c’est de louper le renouvellement des générations. Or fip est une radio intemporelle : son équilibre sonore a bientôt 55 ans. Elle a ses aficionados, celles et ceux qui ont besoin de fuguer hors des autoroutes, qu’elles soient en bitume ou de l’information.
En 2020 fip a perdu une jambe : les flashs d’information à 50 de chaque heure. Le flash info made in fip, c’étaient des voix précises et feutrées pour dire l’info avec flegme à la radio. Sans fil avec l'actualité, fip façonne des citoyens victimes de cécité. Un jour peut-être, la démocratie tanguera en France parce que les auditrices et les auditeurs de fip ignorent qu’il faut aller voter.
Gare à maltraiter fip : que serions-nous sans une touche de délicatesse à la radio ?

. . .

Tout feu tout fip :


Écouter fip sur Internet. Sur téléphone mobile, l'application Radio-France a son onglet dédié à fip.

Tout en écoutant fip, une page affiche les morceaux diffusés.

Stéphanie Daniel aime les mots, en voici trois exemples : dans oiseau toutes les voyelles sont présentes (sauf le y), mais aucune ne se prononce seule. « Étrange pour un mot aussi court », souligne l’animatrice de radio. Dispute est l’anagramme de stupide, étreinte celui d’éternité, remarque-t-elle après le morceau Eternity de Lewis OfMan. Enfin, « vite et bien ne vont jamais ensemble » dit un proverbe italien. Voilà un dicton qui résonne avec fip.

À propos des « grands arbres qui ont connu la tempête », Stéphanie Daniel raconte qu’au Mexique, l’arbre de Tule est un cyprès de marais âgé de 2 000 ans : à cette époque homo sapiens « se balade en pagne et sandale ». L'arbre fait 42 mètres de haut. Il pèse 636 tonnes. Son tronc fait 14 mètres de diamètre. Sa circonférence est de 46 ou de 60 mètres, selon les sources sur Internet. Écouter fip en grimpant aux arbres ?

Quand elle a un trou de mémoire, par exemple la date du prochain concert de Marc Cerrone à La coopérative de Mai à Clermont-Ferrand, Stéphanie Daniel fait de l'autodérision en inventant un mot. Ou en prononçant une onomatopée : sons impossibles à reproduire ici.

Même quand elle chuchote au micro, Stéphanie Daniel la bosseuse sait se faire entendre et comprendre. La diction, c’est un métier.

Découvrir ou redécouvrir la voix de Stéphanie Daniel dans les émissions thématiques de fip, dont Jazz à fip.