Thomas Legrand, zone grise du journalisme
Thomas Legrand et Patrick Cohen, journalistes, ont-ils commis une faute en prenant un café avec deux cadres du PS, le 7 juillet 2025 à Paris ?
Bref rappel pour les lecteurs qui prennent le train en marche : le 7 juillet 2025, dans un café ou un restaurant — les versions divergent à ce sujet — du 7e arrondissement à Paris, les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen discutent avec deux cadres du Parti socialiste, Pierre Jouvet et Luc Broussy. Selon eux, l’échange a lieu à l’initiative des deux militants politiques. Pourquoi un tel rendez-vous ? Les deux cadres du PS reprocheraient à Legrand et Cohen de se montrer trop critiques à l’égard du Parti socialiste. D’où leur demande d’une rencontre autour d’un café.
Sauf qu’à une table voisine, quelqu’un les filme et les enregistre à leur insu. Le 5 septembre, le média d’extrême droite L’incorrect diffuse un montage de la conversation. Enregistrer une conversation privée puis la diffuser est un délit, mais le mal est fait. Dans la vidéo, Thomas Legrand lance aux deux cadres du PS : « Nous, on fait ce qu’il faut pour [Rachida] Dati, Patrick [Cohen] et moi ». Parole de journaliste, ou règlement de compte politique ?
Les arguments de Thomas Legrand
Pour se justifier, Thomas Legrand explique que face aux « méthodes trumpiennes » de Rachida Dati, il a entrepris de relever chaque « insulte », chaque « mensonge », chaque « affabulation » de la militante politique pour les confronter aux faits. Un travail de fact-checking — vérification en anglais — qui devient une chronique, laquelle est publiée dans le journal Libération. La phrase « On fait ce qu’il faut pour Dati » doit donc s’entendre comme le devoir que se donne Thomas Legrand, jour après jour, de confronter la mauvaise foi d’une politicienne aux lois impartiales de la réalité.
En outre il précise dans Libération du 7 septembre 2025 : « J’ai pris un café avec deux socialistes. Et j’ai payé l’addition ». On en déduit que la conversation n’a pas eu lieu au cours d’un repas, mais autour d’un café. Et surtout que Thomas Legrand a réglé le sien — peut-être aussi celui de son collègue, voire les quatre cafés, on ne sait pas — avec le souci de ne pas se faire acheter.
Enfin il élargit la focale en expliquant qu’avoir un temps informel de conversation avec une femme ou un homme politique est chose fréquente pour un journaliste politique. Thomas Legrand donne un exemple récent : Xavier Bertrand, membre du parti Les Républicains (LR). Il précise avoir ce même type d’échanges avec des cadres du Rassemblement national.
En résumé et selon lui, rien de répréhensible n’a été commis le 7 juillet. D’ailleurs Thomas Legrand revendique son « droit d’exercer [sa] fonction d’éditorialiste, une branche du métier de journaliste ». Dès lors il se sent libre d’exprimer ses opinions à l’oral (France Inter) et à l’écrit (Libération), par exemple quand il estime qu’il manque un centre de la gauche qui unirait Raphaël Glucksmann et Olivier Faure.
Repasser le film
En dépit des explications du journaliste, la vidéo a créé une polémique entre, d’une part, les médias d’extrême droite qui accusent Radio France et France Télévisions d’être de gauche, donc partiaux ; et d’autre part le service public de la radio et de la télévision, lequel ne trouve rien à redire à un café en quatuor dans un établissement parisien. Par ailleurs les deux PDG assurent que la pluralité est une exigence sur les antennes du service public, à l’inverse des chaînes militantes du groupe Bolloré.
Mais curieusement, peu de médias ont fait l’effort d’analyser la scène du café, puis de questionner les arguments du journaliste.
Alors rembobinons le film, puis passons-le au ralenti.
Petit écran, grandes oreilles
• D’abord, le lieu du rendez-vous. Nous sommes ici dans un café ou un restaurant à Paris, donc dans un lieu public où n’importe quel consommateur averti repère deux journalistes et deux cadres politiques en grande conversation autour d’une table.
• Ensuite et même si c’est un délit, tout le monde sait en 2025 que dans un lieu public nous pouvons être filmés et enregistrés à notre insu. Car cela fait un bon moment que le téléphone mobile foule aux pieds la vie privée, mais aussi le savoir-vivre en collectivité. Ainsi chaque citoyenne, chaque citoyen vit en ville comme s’il évoluait sur un plateau TV. Il est pixellisé par des millions de téléphones, de caméras puis de serveurs, en France, en Chine, aux États-Unis, et ce à tout moment. Par les touristes, mais pas seulement.
• Enfin, le rendez-vous entre deux militants politiques et deux journalistes est une conversation, pas une interview. D’ailleurs Thomas Legrand ne pose pas de question. Autour de la table, il affirme : « on fait ce qu’il faut » avec Rachida Dati. Puis : « il manque un centre à la gauche ».
Que nous disent ces trois constats ?
Avis rémunéré
• D’abord, que Thomas Legrand et son collègue ont choisi un lieu public pour rencontrer deux hommes politiques. Ce qui signifie que la discussion a lieu au grand jour, à la vue de tous, donc que des convives assis aux tables voisines sont susceptibles d'entendre les paroles prononcées.
• Ensuite, que les deux journalistes ont fait preuve a minima d’une grande naïveté, surtout chez deux pros de la communication. Discuter dans un café ou un restaurant sans imaginer un seul instant qu’ils peuvent être identifiés, observés, puis filmés et enregistrés, le tout en prononçant des paroles qui peuvent être (mal) interprétées, laisse pantois. D’autant que la radio et la télévision usent parfois de micros et caméras cachées dans leurs programmes d’investigation. Au milieu des années 2020, les journalistes sont en principe briefés sur les précautions à prendre dès qu’ils partent en reportage. Un tel oubli de la part de Thomas Legrand est-il de la naïveté, ou plus grave de la négligence chez un professionnel a priori chevronné ?
• Enfin, que Thomas Legrand a une conception très extensive du métier de journaliste. Selon lui, éditorialiser est une « branche du métier de journaliste ». Vraiment ? Peut-on être journaliste et chroniqueur en même temps ? Surtout dans une station de service public ? D’ailleurs, quelle est la légitimité d’un éditorial par rapport à une tribune, un commentaire, un avis, que ce soit dans Libération ou sur un réseau social, mis à part le fait que l’éditorialiste est payé pour ça, alors que le citoyen engagé s’exprime bénévolement ? Y aurait-il une opinion de 1ère classe et une opinion de 2e classe en France (1) ?
Alerte sur le service public
Ainsi l’incident du 7 juillet 2025 dans un restaurant — ou un café — parisien est propice à redessiner le cadre du métier de journaliste. Passons sur le fait qu’un journaliste de Libération ou du Figaro est d’abord un citoyen engagé à droite ou à gauche de l’échiquier politique : un média militant est par définition biaisé. Mais à Radio France ? Mais à France Télévisions ? Plutôt que des avis, les citoyens attendent des journalistes du service public qu’ils les éclairent sur l’actualité. Pas qu’ils leur déversent du prêt-à-penser.
Or de toutes les spécialités, le journalisme politique est celui qui navigue le plus en zone grise, confondant interview et discussion, espace de travail et restaurant, temps de travail et vie privée. D’où les dérives que Thomas Legrand met au grand jour par maladresse, ou pire par arrogance. Car en discutant avec deux cadres politiques, dans un lieu public, sans poser de questions, sans précautions, le journaliste a fait trois écarts d’affilée. Ces écarts de conduite frisent la faute professionnelle (2).
Ainsi l’affaire Thomas Legrand est l’événement qui devrait rappeler aux médias, surtout de service public, qu’il existe un code de bonne conduite pour tout journaliste dans l’exercice de son métier. Interviewer, oui ; converser, non. Sur un lieu de travail, oui ; au café ou au restaurant, non. Sur le temps de travail, oui ; en pause ou en congé, non. Ou alors on entre en zone grise. Et surtout le média perd sa crédibilité auprès des téléspectateurs, auditeurs, lecteurs. Au passage il tend un bâton pour se faire battre par les médias militants.
Frais de mission
La morale de l’histoire, c’est que les radios et télés de service public feraient bien de clarifier à l’antenne ce qui relève de l’information et du commentaire. Et de ne pas laisser les journalistes passer d’un registre à l’autre, dans la grille des programmes, au risque de brouiller les frontières. Si Thomas Legrand a encore sa place sur France Inter ce n’est pas en tant que journaliste, mais comme chroniqueur engagé à gauche, donc comme auteur (3).
Plus que jamais, la zone grise est un piège pour le service public.
Aura-t-on un jour accès à l’intégralité de la conversation qui s’est tenue le 7 juillet autour d’un café à Paris ? Quoi qu’il en soit, faisons un vœu : que l’addition payée par Thomas Legrand ne se soit pas retrouvée quelques jours plus tard dans ses notes de frais.
Dominique Canard
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Dans ses billets que publie le journal Libération, l’éditorialiste Thomas Legrand ne fait guère dans la dentelle. Trois exemples :
• Sébastien Lecornu reconduit Premier ministre : le repli macronien. Billet de Thomas Legrand dans Libération du 10 octobre 2025.
Extrait : « Les conditions de sa nomination font de Sébastien Lecornu, macroniste d’après la victoire de 2017, venu de la droite, l’incarnation d’un rétrécissement macronien, de l’incapacité, du repli, de la cécité et, alors que ce n’est pas sa personnalité, de l’arrogance macronienne ».
• Je connais la liste des ministres du gouvernement Lecornu… Billet de Thomas Legrand dans Libération du 1er octobre 2025.
Extrait : « Sébastien Lecornu, qui fut ministres des Armées sans réel charisme, peu connu du grand public, sans identité idéologique particulièrement affirmée autre qu’une forme de conservatisme que l’on pourrait qualifier par les temps réacs qui courent de « modérée » (…) saura-t-il bifurquer avant de se prendre de plein fouet le mur du fond de l’impasse ? Pour l’instant, rien ne l’indique ».
• Dans le vestiaire de la droite française : des costumes trop grands pour ses leaders. Billet de Thomas Legrand dans Libération du 3 septembre 2025.
Extrait : « La droite LR, c’est un magasin de fringues vintage dans lequel errent une poignée de présidentiables autodésignés qui se cherchent un style. Un magasin spécialisé en accoutrement de présidents.
« Il y a les grands uniformes de De Gaulle pour incarner le recours et la réserve de la République ; les queues-de-pie des portraits officiels qui disent la lignée historique des grands hommes ; les costards de Chirac aux larges épaules Guy Laroche et Christian Dior, habits de président BG mais sans personnalité stylistique, l’avantage du passe-partout qui ne choque personne ; le gris classique et le chapeau d’homme mystérieux de Mitterrand pour rassurer tout en intriguant, proximité et distance, les deux ingrédients de l’autorité naturelle ; les mocassins à talonnettes à glands de Sarkozy pour faire plus grand, plus riche, plus successful. Toutes les sortes d’accoutrements d’incarnations sont dans ce dressing LR, parti destiné à fabriquer un Président.
« Les trois acheteurs du moment qui déambulent dans ce fatras sont Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand. Chacun se construit un personnage ».
Au même moment Alexandre Joux, professeur en sciences de l’information à l’université d’Aix-Marseille, écrit sur le site The Conversation : « Quand (…) les opinions l’emportent, quand les faits sont cadrés à outrance sans prendre en considération la complexité des situations auxquelles ils renvoient, alors il ne s’agit plus d’information ni non plus de journalisme. Ces distinctions permettent de poser le débat non pas au niveau des opinions (…) mais des exigences journalistiques. »
D’où la question : où se situe la frontière entre le monologue d’un auteur et l’enquête d’un journaliste ? Dit autrement : les billets de Thomas Legrand sont-ils ceux d’un journaliste, ou ceux d’un auteur engagé ?
• Thomas Legrand et Patrick Cohen accusés de connivence avec le PS contre Rachida Dati : « Ce rendez-vous n’était pas un café entre amis ». Article de Aude Dassonville dans Le Monde du 6 septembre 2025.
• Oui, j’ai pris un café avec deux socialistes. Chronique de Thomas Legrand dans Libération du 7 septembre 2025.
• Le journaliste Thomas Legrand suspendu par France Inter après des propos litigieux sur Rachida Dati. Article du Figaro avec AFP du 7 septembre 2025.
• Thomas Legrand et Patrick Cohen enregistrés à leur insu : une polémique qui fragilise l’audiovisuel public. Article de Aude Dassonville dans Le Monde du 8 septembre 2025.
• Thomas Legrand et Patrick Cohen enregistrés à leur insu : les présidentes de France Télévisions et de Radio France convoquées par l’Arcom. Article du Monde avec AFP du 11 septembre 2025.
• « Nous ne sommes au service de personne » : la réponse de Radio France à la polémique sur Thomas Legrand. Article de Florent Vairet dans Les Échos du 13 septembre 2025.
• France Inter au centre d’une bataille culturelle. Article de Aude Dassonville dans Le Monde du 13 septembre 2025.
• Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions : « La galaxie médiatique de Vincent Bolloré veut la peau de l’audiovisuel public ». Article de Aude Dassonville et Brice Laemle dans Le Monde du 18 septembre 2025.
• Un bon exemple d'article qui fait la part des choses entre les faits et les commentaires : Anne Hidalgo prise dans une polémique sur ses frais de représentation. Article de Hélène Bekmezian dans Le Monde du 22 septembre 2024. L'article s'ouvre justement par cette phrase : « Il y a les faits et il y a le commentaire. Les faits sont les suivants »...


