Time Out, mesure éducative en question
Quand un enfant pique une crise, que faire ? L'envoyer dans sa chambre ou accompagner sa colère ? "Time Out" or not "Time Out" : crise de nerfs chez les pédagogues.
Time Out est une méthode anglo-saxonne qui consiste à isoler l’enfant dans sa chambre dès que celui-ci dépasse les bornes, en mots, en gestes, ou les deux. Le temps de la mise à l’écart dépend de la transgression de l’enfant, mais aussi de son âge : deux minutes entre 1 et 2 ans : dix à trente minutes au-delà. Problème : pédiatres, psychanalystes, éducateurs se disputent sur le bien-fondé de la mesure éducative.
Réquisitoire contre le Time Out
« Au coin ! » Les adversaires du Time Out sont vent debout contre un procédé qu’ils décrivent comme une punition. Celle-ci fragiliserait un être en développement qui n’a pas encore appris à gérer ses émotions. À quatre ou à neuf ans, l’enfant fait une série d’expériences. Il joue avec une corde sensible qui va de la douceur à la friction. Le tout sans but, juste porté par le désir de comprendre la vie, le monde, les autres.
Dès lors, tout ce qui le menace, l’effraie, le sanctionne est vécu comme une violence. La mise à l’écart en fait partie. D’autant que l’exclusion s’accompagne presque toujours de cris et de chocs. Contrainte psychique + contrainte physique = rapport de force, avec un dominant (le parent) et un dominé (l’enfant). D’ailleurs, enfermer un garçon ou une fille dans sa chambre, qu’est-ce que ça lui apprend ? « À faire pareil plus tard avec les autres », répondent en chœur les adversaires du Time Out.
Car ceux-ci en sont convaincus : une éducation basée sur la répression est contre-productive. D’une part l’isolement n’a d’effet qu’à court terme - ou n’a aucun effet sur le comportement de l’enfant. D’autre part il fait d’elle ou de lui un être humain mal dans sa peau. En 2013, Rebecca Waller, chercheuse à Oxford, a compilé trente études sur les éducations punitives et sévères. Bilan : celles-ci fabriquent des enfants non empathiques et insensibles. Filles et garçons manifestent de l’agressivité, de l’anxiété, de la dépression. Avec un impact sur leur future vie d’adulte, tant sur le plan personnel que professionnel.
Retrait d’amour
Envoyer l’enfant « au coin », ce serait donc glisser de manière insidieuse sur la pente des maltraitances. Qualifié de « retrait d’amour » par l’anthropologue Pierre Vesperini dans Le Monde du 18 février 2023, le Time Out reposerait sur une idée : il faut punir si l’on veut dresser l’animal humain. Mis à l’écart, celui-ci n’est plus qu’une « machinerie qui répond à des stimulus de punition et de récompense ». Dès lors, faut-il s’étonner qu’un enfant meure de violence tous les cinq jours ? En 2023, la France aurait-elle mal à son enfance ?
Retour à la maison. L’enfant réclame avec force du chocolat alors que le dîner est proche. Que faire ? « On ne lui en donne pas, répond Catherine Gueguen, pédiatre, dans Le Monde du 17 mars 2023. On l’apaise et on l’aide à exprimer ses émotions. On lui dit : "je comprends que tu veuilles du chocolat, mais ce n’est pas le moment". Ou bien : "tu vas avoir mal au ventre si tu en manges trop" ».
D’accord, mais si l’enfant se met à crier, à taper, à se rouler par terre ? « On lui parle d’une voix douce et on lui demande ce qu’il ressent : "tu es très en colère contre moi ?" Notre empathie va faire maturer son cerveau. On ne fait pas de grands discours, ça ne sert à rien. La colère va se calmer progressivement. Par contre, si on enferme l’enfant dans la chambre, on ajoute de l’incompréhension et de la colère. » Car au fond, ce dont l’enfant a besoin, c’est que les adultes « comprennent ses émotions et ses besoins. S’il fait quelque chose d’inadéquat, on l’apaise. Ce n’est pas synonyme de céder. »
Enfant dictateur
Selon les tenants de la psychologie positive comme Catherine Gueguen, ceux qui vantent le Time Out partagent en réalité une vision cynique de l’enfant : individu en miniature pavé de mauvaises intentions. Les jérémiades sur le menu du dîner ? Sur l’heure d’aller au bain ? Sur le désordre dans la chambre ? Sur le moment d’aller au lit ? Les adeptes du Time Out verraient en chaque colère le symptôme d’un être agressif, voire manipulateur, dont il faut canaliser les pulsions. D’où la parade : mettre le petit diable à l’isolement.
Loin d’une vision machiavélique de l’enfant, « la communauté mondiale des chercheurs, l’OMS, l’UNICEF affirment que l’adulte doit transmettre des valeurs et des repères, mais sans humilier », conclut Catherine Gueguen dans Le Monde. Non, l’enfant n’est pas un pervers ! Il naît avec une capacité d’empathie et d’altruisme. Seule une éducation positive et bienveillante lui permettra de les cultiver tout au long de sa vie.
Plaidoyer pour le Time Out
Oui mais aide-t-on son enfant à grandir en voulant coûte que coûte garder le lien avec lui ? La pédiatre Catherine Gueguen a beau souffler aux parents une série de phrases qui mènent selon elle à l’apaisement, les faits sont têtus : un mercredi ou un dimanche, une colère enfantine balaie les meilleures intentions. L’une se réveille dix fois par nuit en appelant à tue-tête ses parents. L’autre brise n’importe quel objet tant qu’il n’a pas obtenu satisfaction. L’une et l’autre deviendront peut-être des adolescents angoissés, ceux qui ne trouvent un semblant de paix que par des addictions. Aux « huitièmes merveilles du monde » du XXIe siècle - celles qu’on garde six mois durant dans sa chambre, hanté par la mort subite du nourrisson -, les parents n’osent plus dire non. Un lien se construit dans un climat d’anxiété. Mais alors, que manque-t-il pour faire société dans un foyer ?
« Il manque des coupures », répond Jean Plissonneau, psychanalyste, dans Le Monde du 6 mars 2023. À force de vouloir bien faire, de redoubler de vigilance, de craindre le faux pas, les parents ne parviennent plus à se détacher de leurs enfants. Physiquement et mentalement. Comme si le couple devait se dissoudre dans la famille dès que naît la petite fille ou le petit garçon. Se retrouver quelques jours sans elle ou sans lui est considéré comme une trahison. Dès lors, l’enfant retire de l’expérience qu’il est devenu indispensable à ses parents. Qu’il crie ou qu’il pleure, il monopolise l’attention. Il devient le centre du monde. D’où un sentiment de surpuissance. Les limites ? Quelles limites ?
« Il faut cesser de faire croire aux parents que tout acte opposé à un enfant serait (…) maltraitant, relève Claude Halmos, psychanalyste, dans Le Monde du 25 mars 2023. Cette confusion ligote les parents. » Alors le Time Out frappe à la porte. Ou plutôt « la pause, la scansion, la ponctuation », mots francophones plus justes pour décrire une intention. Quand chacun s’épuise à force d’avoir parlé, la virgule nous invite à respirer. La pause de l’enfant dans sa chambre, c’est une manière de mettre un récit en suspens. D’ailleurs, qui sait ce qui se passe de l’autre côté de la porte ? L’un chouine quelques minutes, puis joue avec une poupée. L’autre gazouille, puis dessine sur un cahier. Il y en a même qui se rendent dans leur chambre avec fierté. Time Out, amorce de créativité ?
Time Out pour petits et grands
« Le Time Out est une scansion qui n’implique aucune maltraitance ni punition s’il est accompagné des mots qui redonnent le sens à la phrase en train de s’écrire », souligne Jean Plissonneau. Ainsi, la manière que chaque parent trouve pour poser l’acte à la maison donne du relief à la séquence. Mieux : si l’enfant voit un parent s’isoler pour vaquer à une occupation personnelle - voire ne rien faire -, alors la pause dans la chambre prend du sens, que ce soit à 4 ou à 37 ans. Le Time Out devient une règle de conduite en famille, que l’enfant intègre d’autant plus aisément que les parents l’appliquent et la respectent, y compris pour eux-mêmes.
Limite posée, lien mis en suspens : même s’il en éprouve sur le moment de la frustration, l’enfant comprend que l’amour reste le plus fort. Le Time Out devient un sas de décompression, un refuge que chaque membre de la famille utilise selon ses besoins. Dès lors qu’un papa ou une maman transmet la « pause » avec doigté, sans cris, sans coups, sans rancœur, alors la petite fille ou le petit garçon découvre l’expérience de vivre face à lui-même, ne serait-ce que quelques instants.
« C’est uniquement par l’éprouvé de frustration que les limites s’intègrent, conclut Catherine Goldman, docteure en psychologie, dans Le Monde du 15 février 2023. Mais cette frustration ne doit en aucun cas devenir violente. C’est pour cela que la méthode du Time Out est idéale. »
Et le contexte social ?
Punition traumatisante pour les uns. Moment de reconstruction pour les autres. Pédiatres, psychanalystes, éducateurs campent sur leurs positions à coups de tribunes, dans un quotidien national qui se garde bien de tracer une synthèse. Or, que manque-t-il à une avalanche de « pour » et de « contre » le Time Out, ce qui plonge n’importe quel parent dans un abîme de réflexion ?
Retour à la maison. Ou plutôt les maisons, les appartements. Au centre de Paris, dans la banlieue de Marseille, dans une campagne lorraine. Ici une famille de cadres supérieurs avec une chambre par enfants. Là une cité où survit une famille monoparentale dont la mère enchaîne les ménages la nuit. Ailleurs un village isolé. Voilà peut-être ce qu’oublient les spécialistes de l’éducation. Parler de Time Out en enjambant le chômage, la précarité, les problèmes de santé, les deuils, c’est hisser la fonction parentale sur un piédestal. Soudain, Time Out devient hors-sol. La mesure éducative devient une recette de cuisine alors que la « mise à l’écart » exige un sens aigu de la relation avec l’enfant. 85 % des parents qui ont recours au Time Out ne respectent pas les règles précises qui l’entourent, souligne un groupe de psychologues et de psychiatres dans une tribune publiée le 23 mars 2023 dans Le Monde.
Et même si les parents se documentent sur la question, les pédagogues se déchirent sur la méthode, y compris sur la durée du Time Out selon l’âge et la maturité de l’enfant. Des psychologues soulignent par ailleurs que la mesure peut être pertinente pour certains enfants, mais pas pour d’autres, selon chaque personnalité. Enfin, le Time Out doit être prolongé par un éventail d’attitudes envers l’enfant, au nom du « renforcement positif » d’un être en construction.
Bilan : certaines études affirment que le Time Out est une méthode efficace ; d’autres études arrivent à la conclusion inverse. Comme tant d’autres « découvertes » qui défraient les médias, le Time Out restera comme un énième épisode dans une querelle historique qui oppose deux chapelles de la pédagogie. C’est une bonne nouvelle : chaque fois qu'un enfant naît, une éducation est à inventer.
À ce propos, l’initiative de Catherine Gueguen - créer une formation sur l’accompagnement à la parentalité - mériterait d’être mieux diffusée. Offrons-lui le dernier mot :
« Dans mon diplôme d’université, je fais venir une association, Papoto, qui travaille avec les populations les plus démunies en Seine-Saint-Denis. La plupart du temps, ce sont des mères qui sont fières de découvrir ces savoirs scientifiques. Elles rentrent chez elles en disant à leur mari qu’elles ont appris comment fonctionne le cerveau de l’enfant. Notre but, c’est de transmettre ces connaissances à toute la population. Mais c’est un travail gigantesque, et nous avons besoin de l’appui du gouvernement pour une vraie politique de l’enfance.
« Si l’on veut que la France s’améliore sur le plan des violences faites aux enfants, il faut absolument que les parents aient du temps avec eux. Dans les pays nordiques, il existe de longs congés postnataux, répartis entre les deux parents, rémunérés, et accompagnés par des professionnels bien formés. Ensuite, il faudrait aménager les horaires de travail pour les parents de jeunes enfants : pas de réunion en fin de journée, des mercredis allégés. Lorsque ces conditions sont réunies, les parents ont eu un an pour apprendre, et les enfants grandissent avec une sécurité affective. Mais, en France, personne au gouvernement ne porte ces mesures. »
Time Out, symptôme d’un pays dont l’État reste économe en politique du soin, de l’accompagnement, de l’éducation ?
Renaud Canard
• Caroline Goldman, psychologue : « J’ai vu arriver dans mon cabinet des parents sains et structurés, victimes de désinformation sur la parentalité positive » : interview de Caroline Goldman, psychologue, par Brune Mauger, dans Le Monde du 15 février 2023.
• « Punir un enfant en l’isolant dans sa chambre est très efficace pour le “dresser”, pas pour l’“éduquer” » : tribune de Pierre Vesperini, chargé de recherche au CNRS, anthropologie et histoire des mondes anciens/Anhima, dans Le Monde du 18 février 2023.
• « La méthode du “Time Out” permet d’expliquer à l’enfant qu’il est soumis à certaines règles, comme nous le sommes tous » : tribune de Jean Plissonneau, psychanalyste, dans Le Monde du 6 mars 2023.
• « Que diriez-vous si votre conjoint vous enfermait dans votre chambre ? Pourquoi faisons-nous ça aux enfants ? » Entretien avec Catherine Gueguen, pédiatre, publié dans Le Monde du 17 mars 2023. Interview menée par Brune Mauger et Clara Georges.
• « Le recours à une éducation répressive est défavorable au développement de l’enfant » : tribune collective de psychologues publiée dans Le Monde du 23 mars 2023.
• « Comment apprendre à un enfant le respect des autres et le poids des mots ? » Chronique de la psychanalyste Claude Halmos dans Le Monde du 25 mars 2023.
* Image d’illustration : dall.e2


