Ukraine : les ressorts d'une guerre qui dure
Après deux ans et sept mois de guerre, la ville ukrainienne de Pokrovsk pourrait tomber. À force de gagner du terrain, l'armée russe s'installe en Europe. La guerre, qui a intérêt à la faire durer ?
Le 2 septembre 2024, l’Institute of the Study of War (ISW), basé à Washington, publie une carte où chaque aérodrome russe, chaque dépôt d’armes russe, chaque coffre à munitions russe apparaît sous la forme d’un point rouge. Tous sont situés en Russie, près de la frontière avec l’Ukraine. Avec des stocks qui débordent et une logistique désormais rodée, l’armée russe a repris l'initiative depuis cet été. D’où sa lente et constante avancée en Ukraine. Jusqu'où ira-t-elle ?
Or les missiles américains ATACMS sont conçus pour frapper des cibles à 300 km de distance. Idem pour les Storm Shadow britanniques, Taurus allemands et Scalp français. Avec de tels missiles, l’armée ukrainienne pourrait neutraliser la force de frappe adverse en quelques semaines, privant les soldats russes de drones, d’obus, de bombes planantes. Ce qui changerait le cours de la guerre. Alors pourquoi ni Joe Biden, ni Keir Starmer, ni Olaf Scholz, ni Emmanuel Macron n’autorisent Kiev à cibler la vallée de la mort, de l'autre côté de la frontière ?
Version officielle : si les missiles occidentaux frappent une cible en Russie, des pays tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France se retrouvent en situation de cobelligérance. Pour éviter que la guerre n’embrase l’Europe voire le monde, il faut donc circonscrire les combats aux frontières intérieures de l’Ukraine.
Mais un tel argument ne résiste pas à l’analyse : en réalité, des équipements de guerre occidentaux ont déjà frappé des cibles en Russie. Et des composants américains se cachent dans les drones ukrainiens, ceux qui s’abattent sur les dépôts de carburants en Russie. Il faut donc chercher ailleurs la raison du bridage de l’armée ukrainienne par Washington, Londres, Berlin et Paris.
Observatoire de la guerre
Pour tenter de saisir l’équation, traversons l’océan Atlantique. Avec leur missile ATACMS tiré depuis le sol, les États-Unis ont l’arme idéale pour inverser le rapport de force sur le terrain. Repoussée à l’intérieur de ses frontières, l’armée russe pourrait certes mener des bombardements. Mais ce serait à ses risques et périls : aux avant-postes, les drones ukrainiens font eux aussi des progrès. D’où une question : les Américains ont-ils envie que la guerre touche à sa fin ? Il est permis d'en douter.
Car le conflit entre la Russie et l’Ukraine intéresse vivement les stratèges américains. Tout d’abord, et à bonne distance des États-Unis, cette guerre des années 2020 offre un terrain d’observation idéal chez les militaires US : armes en présence, stratégie, tactiques, forces et faiblesses d’une armée moderne. Une telle masse d’informations sert à réviser la doctrine de guerre, puis assembler la future panoplie pour défendre ou attaquer. D’autre part, la guerre en Europe oblige Royaume-Uni, Allemagne, France à transférer leurs investissements de l’économie réelle à l’économie de guerre ; d’où des concurrents en moins. Enfin, les États-Unis tournent définitivement la page des humiliations subies au Vietnam puis en Afghanistan : désormais, l’Amérique choisit de faire la guerre par procuration. À l’Ukraine les USA fournissent les armes, mais pas les hommes. Ils s’appuient sur une armée vaillante et motivée. Ils dosent leur aide militaire pour occuper l’adversaire, sans le vaincre, sans non plus le laisser gagner.
Et c’est ainsi que Vladimir Poutine rend service aux États-Unis. En optant pour une guerre d’usure, il permet aux Américains d’analyser puis dompter un pays de 120 millions d’habitants, mais « en douce », le processus s'étalant sur une dizaine d’années. La Russie joue ici le rôle de la grenouille qui cuit à petit feu, mais ignore qu’elle finira un jour dans l’assiette d'un ogre. Certes, son armée gagne du terrain. Mais en parallèle, ses meilleurs cerveaux émigrent, ses technologies plafonnent, son industrie périclite, au point que la Russie ne sera bientôt plus qu’un exportateur de pétrole, de gaz et de blé.
Préparer la guerre suivante
Alors les Américains observent le film des événements avec curiosité : à force de surpayer ses soldats, de sacrifier 1 000 d’entre eux chaque jour, de transformer la moindre usine en fabrique à canons, jusqu'où ira Vladimir Poutine ? Car les stratèges US en sont persuadés : c’est Poutine et lui seul qui décidera de la fin de la guerre, en fonction de paramètres qui lui sont propres. Aura-t-il la lucidité d’arrêter les frais, après avoir annexé 25 % de l'Ukraine ? Ou ira-t-il chatouiller la Pologne et les Pays baltes en 2030, après avoir fait de l’Ukraine un champ de ruines ? Bref : jusqu’à quel point Vladimir Poutine est-il prêt à affaiblir son propre pays, quitte à rétablir l’Empire soviétique sur des terres arides et fumantes ?
Tel un laboratoire à grande échelle, la guerre Russie-Ukraine offre ainsi à Washington l'occasion de tester une batterie d’hypothèses, en jouant sur des facteurs tels que la névrose d’un dictateur, la peur des pays voisins, la place des drones, la propagande numérique. Mais surtout, cette guerre en Europe permet de faire le tri avant de mener la guerre suivante. Car un conflit autrement plus périlleux se profile pour l’oncle Sam : celui avec la Chine au XXIe siècle.
Kiev : premier round
Et soudain, la guerre en Ukraine apparaît comme un premier round, à l'avantage des dictateurs, avant un conflit à haute intensité entre deux modèles de civilisation : la démocratie contre la dictature. Tandis que la Russie « libère » une ville puis un village à l'est de Kiev, rendant plausible une victoire par KO d'ici quelques mois, les États-Unis ont les yeux fixés sur un pays d'un milliard d'habitants : celui qui préfère gagner avec de la soie plutôt qu’avec des avions.
Dans dix ou dans trente ans, la confrontation entre les USA et la Chine se jouera sur terre, sur mer et dans les airs ; mais aussi dans un espace encore mystérieux où il suffira de paralyser l’adversaire au lieu de le tuer. C'est pourquoi la Chine participe à des formations au leadership en Afrique, puis infuse la culture dans deux musées français. Alors la blockchain, le métavers et l’intelligence artificielle vont servir enfin à quelque chose.
Mais une question reste en suspens : combien de temps encore Londres, Berlin et Paris vont-ils épouser la ligne américaine sur le champ de bataille ukrainien, au risque de jouer les vassaux de Washington ou de Pékin en 2050 ? Pendant ce temps, chaque jour, l’armée russe gagne du terrain avec un cap : l’Ouest. Vu de Moscou, les rives de l'Atlantique ne sont jamais loin.
David Canard
• En Ukraine, forte poussée de l'offensive russe dans le Donbass. Article d'Emmanuel Grynszpan dans Le Monde du 4 seprtembre 2024. Cet article fait le point sur les atouts de l'armée russe et les faiblesses de l'armée ukrainienne dans le Donbass. D'où l'avancée russe, laquelle accélère la cadence depuis cet été. Faute d'aide occidentale crédible, rien ne semble plus arrêter les forces russes.
• La politique occidentale permet à l'Ukraine de faire la guerre, pas de la gagner ni de survivre ensuite. Chronique de Sylvie Kauffmann dans Le Monde du 4 septembre 2024.
Dans sa chronique, la journaliste cite l'étude de deux chercheuses allemandes publiée dans la revue Internationale Politik Quaterly. Claudia Major et Jana Puglierin constatent qu'après deux ans et demi de guerre, le rapport de force militaire penche en faveur de la Russie, en raison d'une faible assistance occidentale. Les deux chercheuses ajoutent que les Occidentaux, États-Unis et Allemagne en tête, se refusent à vaincre la Russie sur le champ de bataille ukrainien pour éviter une escalade du conflit dans les pays de l'OTAN. D'où la probable défaite de l'Ukraine, laquelle devrait céder plus de 20 % de son territoire à l'ennemi.
Sylvie Kauffmann fait un parallèle avec l'année 1944, quand la Finlande dut céder 10 % de son territoire à l'envahisseur russe pour mettre fin à la guerre, se réfugiant ensuite dans la neutralité, jusqu'à son entrée dans l'OTAN 80 ans plus tard.
• « Un Russe mort rapporte davantage à sa famille qu’un Russe vivant » : comment l’« économie de la mort » dope la croissance en Russie. Article de Marie Jégo et Margaux Seigneur dans Le Monde du 29 août 2024.
Cet article montre qu'en Russie également, Vladimir Poutine n'a aucun intérêt à mettre fin à la guerre à court terme. Grâce aux revenus du gaz et du pétrole, le président russe mène avec succès une économie de guerre, au point qu'un fils mort au combat rapporte plus à une famille russe qu'un fils vivant. D'où une économie en surchauffe où l'on consomme, mais où la main-d'œuvre fait défaut. À moyen terme toutefois, la Russie pourrait y perdre des plumes.
Extrait : « "La pénurie de main-d’œuvre est actuellement le principal problème de la Russie", souligne Alexandra Prokopenko, chercheuse invitée au centre de réflexion Carnegie Russia Eurasia Center, à Berlin. "Le gouvernement injecte beaucoup d’argent dans l’industrie de l’armement, mais sans innover. La question de savoir qui travaillera dans ces usines à l’avenir reste ouverte, car les militaires et les fabricants d’armes se disputent les mêmes personnes, des hommes", note l’experte, qui a quitté son poste de conseillère à la Banque centrale de Russie en 2022, après l’invasion russe de l’Ukraine. »
• Visite de Xi Jinping en France : le soutien crucial de la Chine à la Russie dans la guerre en Ukraine au cœur des discussions. Article d’Harold Thibault et Philippe Ricard dans Le Monde du 4 mai 2024.
Dans cet article, on découvre que la Chine a, elle aussi, intérêt à voir le conflit russo-ukrainien durer. Depuis plus de deux ans, les entreprises chinoises fournissent la Russie en machines-outils, composants optiques, moteurs de drones, propulseurs pour les missiles de croisière, nitrocellulose pour fabriquer de la poudre d’obus, imagerie satellitaire : rapport du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) basé à Washington. Ainsi l’armée russe renouvelle ses stocks d’armes avec la bienveillance de Pékin. Entre 2021 et 2023, les exportations de la Chine vers la Russie ont bondi de 64,2 %. En sens inverse, la Chine importe à bas prix pétrole, gaz, céréales russes.
La Chine peut se réjouir que les Européens et les Américains restent accaparés par la guerre en Ukraine : les premiers doivent investir dans leur défense nationale au lieu de penser à leur développement économique ; les seconds doivent gérer plusieurs fronts à la fois.
• La filière indienne étudiée en Russie pour contourner les sanctions occidentales : article du Financial Times repris par Le Monde dans son live sur l'Ukraine, mercredi 4 septembre à 10 h 50.
Outre ses provisions en Chine, la Russie achète des produits sensibles en Inde dans le plus grand secret. Elle a même envisagé d'y construire des usines pour produire les composants nécessaires à son effort de guerre. Le tout grâce à d'importantes réserves en roupies issues de la vente de pétrole. De fait, les flux commerciaux suggèrent que les relations entre l'Inde et la Russie se sont intensifiées, notamment en composants utiles à la fabrication d'armes.
• « Sur l'Ukraine, Kamala Harris tiendra le même cap que Joe Biden : soutien très mesuré à Kiev, attachement aux alliances des États-Unis en Europe et en Asie », écrit Alain Frachon, éditorialiste au Monde, dans un article publié le 5 septembre 2024. « Soutien très mesuré » : on ne saurait mieux dire.
• États-Unis, Russie, Chine : une démocratie et deux dictatures qui pèsent lourd sur la planète ont intérêt à voir la guerre durer en Ukraine, chacun avec ses raisons, malgré l'hécatombe chez les civils et sur le champ de bataille. Mais que pèse le peuple ukrainien face à la troisième guerre mondiale qui se dessine ?
* Image d'illustration : carte publiée par l'Institute of the Study of War (ISW) sur X, anciennement Twitter.


