Un amour de voitures
De la voiture liberté à la voiture bélier : un emblème du capitalisme se retourne contre la société.
La Mercedes de type AMG passe de 0 à 100 km/h en 3,9 secondes. Mardi 27 juin 2023, Nahel, 17 ans donc sans permis, tient le volant sur une voie réservée aux autobus à Nanterre. Repéré par deux motards, il brûle plusieurs feux rouges, manque de percuter un cycliste, frôle les piétons sur des passages protégés. Les deux policiers à moto finissent par le rattraper. La suite, tout le monde la connaît : le conducteur décède après un tir à bout portant du brigadier.
Exclusion sociale, manque de formation des policiers, chômage endémique, violence des jeunes hommes dans les cités : chacune, chacun y va de son explication. Peu d'analystes se penchent sur l’autre arme du crime : le véhicule. Or, cette arme nous dit quelque chose sur le dérapage d’une société.
Vivre, puis mourir en voiture
Cent ans plus tôt, de rares véhicules circulant à Paris terrorisent les passants alors que le Code de la route n’existe pas. De riches hommes d’affaires paradent à bord de leur voiture avec chauffeur, quitte à laisser le quidam en morceaux sur le pavé. Après la Deuxième guerre mondiale, l’État organise l’espace : ici des tours, là des centres commerciaux, ailleurs des zones industrielles et des stades. De fait, l’automobile devient indispensable. Aujourd’hui encore, 72 % des trajets domicile-travail se font en voiture. Neuf fois sur dix, le conducteur est seul à bord. L’auto s’est démocratisée, mais au prix fort : coût prohibitif dans le budget des ménages, bruit, pollutions, balafres dans le paysage.
Et comme les Chinois sont imbattables dans les petites voitures pas (trop) chères, Peugeot, Renault, Audi & Cie décident de fabriquer des SUV et des bolides. Soit des monstres qui accélèrent et vrombissent, mais surtout ne laissent aucune chance à ceux qui croisent leur chemin. La boucle est bouclée : de nos jours, une France à deux vitesses roule et tue, comme au siècle dernier.
Sauf qu’en 2023, le pays s’est urbanisé. Il compte 68 millions d’habitants. Du coup, les accidents de la route font plus de 3 000 morts par an en France métropolitaine, mais aussi 240 000 blessés dont 16 000 graves qui garderont des séquelles. Après avoir fait des progrès depuis les années 1970, la mortalité routière se stabilise depuis une décennie. Dans 70 % des cas, les accidents impliquent au moins une voiture.
Imiter les riches
Puisque les millionnaires donnent le mauvais exemple, et que l’État donne carte blanche aux constructeurs auto avant de distribuer les cartes grises, alors un jeune de 17 ans se dit un jour : « pourquoi pas moi ? ». Il se procure une Mercedes AMG, puis appuie sur le champignon. Dans l’affaire, il y a deux perdants : l’ado qui se grisa quelques minutes à bord d’une bombe roulante ; le policier qui n’avait ni l’équipement ni le sang-froid pour neutraliser un tel engin. Mais à part ça, tout va bien : PDG et cadres de l’automobile percevront leurs bonus à la fin de l’année. Et les actionnaires leurs dividendes.
En cent ans, la voiture a créé trois personnages : le riche dominateur ; le tâcheron qui se rend au boulot chaque matin ; le chauffard qui confond la route avec un jeu vidéo. Jadis, l'auto créa dans les têtes un idéal de liberté. Aujourd’hui, elle sert de voiture-bélier : contre le domicile d’un maire à L’Haÿ-les-Roses ; contre la foule à Nice ; contre une cathédrale à Oloron-Sainte-Marie. Il existe même la voiture-balai : celle qui met hors course les cyclistes sur le Tour de France. D’ailleurs, d’une manière symbolique, la voiture coupe le peuple en deux : ceux qui s’en sortent plus ou moins avec une Mercedes ou une Dacia ; ceux qui, mis au ban de l’économie de marché, prennent le bus pour faire leurs courses chez Aldi.
Même le véhicule électrique n’y changera rien : le plastique des pneus et des plaquettes part dans les nappes phréatiques. Son prix fait remonter la voiture-balai toujours plus haut dans les strates de la population.
Contrôle technique a priori
Imaginons un instant que l’État français, soucieux de la santé et du bien-être du peuple, décide que le drame du 27 juin 2023 ne se reproduira plus. De même, il décide que la boucherie sur les routes, c’est fini. Que fait-il ? Il édicte un règlement relatif à la construction et à la circulation des véhicules en France. Le cahier des charges s'ouvre par un chapitre qui fixe les limites de l'engin à quatre roues : longueur, largeur, hauteur. Un autre chapitre est consacré à la puissance et à la nervosité du moteur. Un troisième impose un limiteur de vitesse pour que les panneaux 50, 80 et 110 km/h soient respectés. Un quatrième énumère les équipements obligatoires : un radar pour gérer les distances de sécurité ; un autre pour rouler sur les voies autorisées ; un contrôleur d’alcoolémie avant de démarrer ; une validation numérique du permis de conduire avant de rouler. Tout cela, les technologies savent le faire : il suffit de le décréter. Alors mobilité rimera avec sobriété.
Dans les années à venir, la voiture servira encore à se rendre au travail, en week-end, en famille, au sport, en vacances. Comme elle est incontournable, il revient à l’État d’en faire un outil civilisé. Certes, Renault et Peugeot mobiliseront leurs lobbyistes pour faire capoter le projet. Que valent les primes des dirigeants quand la santé du peuple vacille ? Que vaut le profit des actionnaires quand la vie d’un ado puis la dignité d’un brigadier basculent ? Emmanuel Macron, Clément Beaune, Élisabeth Borne, Bruno Le Maire : demain matin, quand vous vous mirerez dans la glace, évaluez votre brushing ; mais aussi votre conscience politique et personnelle après le drame du 27 juin 2023 à 8 h 20 à Nanterre. Mettre la voiture au pas ? La majorité silencieuse lève le doigt.
Quand la France brûle, il est l’heure de se ranger des voitures (1).
David Canard
(1) Se ranger des voitures : éviter tout risque ; mener une vie plus paisible qu’avant (dictionnaire Le Robert).
Un article incarne le dialogue de sourds entre ceux qui, sur la file de droite, nient les inégalités qui minent les familles dans les cités, et ceux qui, sur la file de gauche, fustigent la police française : Mort de Nahel M. : « Les discriminations, prises en compte par la plupart des polices d’Europe, relèvent en France du non-dit ». Chronique de Philippe Bernard publiée dans Le Monde du 9 juillet 2023.
Extrait : « Les faits sont pourtant établis. Les jeunes hommes "perçus comme noirs ou arabes", a tranché l’ex-Défenseur des droits Jacques Toubon en 2017, ont "une probabilité vingt fois plus élevée que les autres d’être contrôlés". Et les manières humiliantes des représentants de l’ordre font partie du mauvais folklore national. Pourtant, ces réalités reconnues et combattues par la plupart des polices européennes relèvent en France du non-dit. »
Traduction : « la police française est raciste et l’État couvre les faits ». Au Canard enchanté, nous avons été les témoins de vérifications d’identité par une patrouille de police à la gare de Lyon-Part-Dieu. Les policiers ne visaient que les jeunes hommes, surtout ceux qui avaient le teint noir et basané. La patrouille menait chaque procédure de façon abrupte, le visage fermé, comme si le jeune avec son sac à dos était d’emblée coupable. Ensuite, le policier lui restituait sa carte d’identité sans dire « merci et bon voyage ». C’est ainsi que s’ouvre le fossé entre une police et sa population ; notamment la plus jeune.
Peu après, un gardien de la paix qui avait moins d’un an d’ancienneté nous confie : « Tu entres à la police avec un idéal de paix et de justice. Six mois plus tard, dans ta voiture ou sur ta moto rutilante et son gyrophare, tu es devenu facho ». Et de décrire les conditions de travail, la hiérarchie, les ordres tombés d’en haut, les objectifs chiffrés, le manque de formation et d’entraînement, les heures supplémentaires, le déracinement, l'ennui, la fatigue accumulée, l’absence de lieux et d’interlocuteurs pour débriefer, les expédients pour tenir.
Et si l’on ouvre Le Figaro, alors il pleut des articles sur les hordes de voyous en banlieues, les carences des parents, la crise de l’autorité, et pourquoi pas le risque de « grand remplacement ». Or, la violence n’est jamais gratuite. Elle a une origine, et se nourrit d’un contexte. Exemple : dans une famille, la mère enchaîne les ménages de nuit ; le père (souvent absent) chôme depuis longtemps, l'usine où il travaillait étant en friche. Un centre social flambant neuf ou un immeuble ravalé ne changent rien à un sentiment de vacuité.
De l'autre côté de la rue
En roulant à la surface des choses ou en enfonçant des portes ouvertes, les éditorialistes qui glosent sur les émeutes de 2023 réduisent la place publique à un choc entre une « police raciste » et de « jeunes ensauvagés ». En réalité, il y a du désarroi de part et d’autre. D’où les maladresses. D’où l’agressivité. D’où la panique. D’où la bavure. Plutôt que de klaxonner d'un côté ou de l'autre de la palissade, Philippe Bernard et ses collègues pourraient interroger l’État qui, depuis Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2010, sème de la violence sur la chaussée. L’État français, ou « diviser pour mieux régner ? »
Loin des autoroutes de la pensée, quel responsable politique aura la prudence d’allumer les feux de détresse pour tout un pays ? Après avoir garé sa voiture de fonction, il traitera « en même temps » la dignité d’une jeunesse aux abois, et le rôle d’un policier dans l’espace public. Il retirera les gadgets tels qu’une Mercedes AMG qui jettent de l’huile sur le feu. Les Français attendent d’un Philippe Bernard - ou de tout autre chroniqueur - matière à nourrir un Code de bonne conduite dans l’espace public. Et si à droite et à gauche l’on traversait le passage piéton ? L’inconnu qui ronge son frein sur le trottoir d’en face a lui aussi besoin de se réaliser : qu’il soit jeune ou non, qu’il ait du travail ou non, qu’il ait le teint basané ou non.
• Mort de Nahel M. : les premières constatations de l’enquête. Article de Antoine Albertini et Luc Bronner publié dans Le Monde du 5 juillet 2023. Les caractéristiques du véhicule que conduisait Nahel M. sont décrites dans l'article.
• Depuis 2021, 18 personnes ont été tuées par des tirs de policiers après des refus d'obtempérer. Article de Antoine Albertini dans Le Monde du 6 juillet 2023. L'article précise qu'il y a eu 18 tués et 39 blessés après des refus d'obtempérer. En France, un refus d'obtempérer est commis toutes les 23 minutes environ. De 2010 à 2019, l'infraction a augmenté de 80 % dans les cas les plus graves : ceux qui comportent un risque de mort et de blessure. « Des situations dans lesquelles les agents n’ont guère que quelques secondes pour réagir », précise le journaliste. Tous les tirs sont le fait de la police nationale.
• Nous sous-estimons les effets négatifs de la voiture sur la santé. Article d’Aurélien Bigo et Kevin Jean sur le site The Conversation du 6 juillet 2023. Aurélien Bigo est chercheur en transition énergétique des transports - chaire Énergie et Prospérité - à l’Institut Louis Bachelier, École normale supérieure, ENSAE ParisTech, École polytechnique. Kevin Jean est maître de conférences en épidémiologie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).
Extrait : « Pour désigner les biais culturels et inconscients qui façonnent notre vision des impacts de la voiture, les chercheurs en psychologie Ian Walker, Alan Tapp et Adrian Davis ont forgé le concept de motonormativité (ou motonormativity en anglais).
« Ils font l’hypothèse qu’à force de considérer la voiture comme incontournable, ses impacts sur la santé sont minimisés. Pour tester cette hypothèse, ils ont interrogé plus de 2000 adultes vivant au Royaume-Uni. Ils leur ont soumis des affirmations liées à la voiture, et des équivalents en remplaçant les termes de "voiture" ou de "conduite" par un autre objet ou une autre activité.
« Les chercheurs ont par exemple demandé aux personnes interrogées si elles étaient d’accord avec la proposition "Les gens ne devraient pas fumer dans les zones densément peuplées où d’autres personnes respirent leurs fumées de cigarette". Résultat : 75 % d’entre elles acquiescent. En revanche, si l’on remplace "cigarette" par "voiture", l’affirmation devenant "Les gens ne devraient pas conduire dans les zones densément peuplées où d’autres personnes respirent leurs gaz d’échappement", seules 17 % des personnes interrogées sont en accord avec l’affirmation.« Les résultats révèlent donc parfois de fortes différences, qui démontrent une plus grande tolérance aux nuisances provenant de la voiture. Les deux phrases expriment une idée similaire, mais un double standard moral s’applique selon qu’il est question de la voiture, vue comme indispensable, ou de cigarettes où les nuisances seront moins tolérées par la population, car perçues comme non nécessaires. »
* Photographie : un parking sauvage sur une aire naturelle de montagne, dans le Parc national des Pyrénées.


