Un historien, des islams
De Chine en Andalousie, l'historien John Tolan raconte 14 siècles d'islam. Après Muhammad en 600, une religion sans leader a ses progressistes et ses conservateurs.
En 1953, le président égyptien Gamal Abdul Nasser reçoit le chef des Frères musulmans. Voici comment Nasser raconte l’entrevue, cinq ans plus tard. Le chef du clan islamiste lui demande de contraindre toutes les femmes égyptiennes à porter le voile dans la rue. Nasser lui répond qu’appliquer une telle mesure renverrait l’Égypte à l’ère du calife autocrate al-Hakim. Le chef des Frères musulmans insiste : en tant que chef de l’Égypte, Nasser doit appliquer le droit musulman. « Monsieur, reprend Nasser, vous avez une fille. Elle est étudiante en médecine. Elle ne porte pas le voile. Si vous ne réussissez pas à imposer le voile à une jeune femme, de surcroît votre fille, comment voulez-vous que j’oblige dix millions d’Égyptiennes à le porter ? » Son récit provoqua l’hilarité du public, puis des applaudissements.
L’anecdote figure dans Nouvelle histoire de l’islam de John Tolan. Historien franco-américain, il enseigne à l’université de Nantes. Il étudie les liens culturels et religieux entre les mondes arabe et latin. Son livre plonge lectrices et lecteurs dans 1 500 ans d’histoire, de l’Andalousie aux confins de la Chine, en passant par le Maghreb, l’empire byzantin et l’Inde. Une histoire passionnante et déroutante, tant les mouvements omeyyades, abbassides, hanafites, wahhabites ou ottomans sont hors de notre mémoire collective : celle qui a appris l’histoire de France sur les bancs de l’école.
Islam au pluriel
L’islam, ou les islams ? Car quand Muhammad meurt vers l’an 632, les tensions restent vives entre tribus : Mecquois, Médinois, Quraysh, Banu Aws, Khazraj… Comme le prophète n’a pas préparé sa succession - il croyait à l’imminence de l’apocalypse : 67 sourates sur 114 parlent de la fin du monde dans le Coran -, la guerre des prétendants fait rage. L’histoire du monde islamique, ce sont 14 siècles où des empires se font et se défont. Des califes sont assassinés puis remplacés. Des guerres fratricides opposent les générations qui suivent, dès que meurt un souverain.
Quant au Coran, rassemblé, amendé, puis figé deux siècles après la mort du prophète, il s’agit d’un ouvrage en deux parties : l’une à tonalité spirituelle écrite à La Mecque ; l’autre pratique - prière, jeûne, mariage, héritage, argent - et parfois belliqueuse écrite à Médine. Entre les deux, Muhammad est devenu chef religieux et militaire. Il fait partie des patriarches et des prophètes, tels Abraham, Moïse et Jésus, qui croient à un Dieu unique, et veulent l’imposer. Tâche ardue car à ces époques, les populations qui subissaient épidémies et tempêtes - sans en saisir la cause - idolâtraient pléthore de divinités pour tenter de se protéger. En réalité, les traditions chrétiennes, juives, coraniques puisent dans le même fonds culturel : Jésus est présent en tant que prophète dans le Coran.
Mais pendant que l’on se bat en Perse et à Byzance, cette vaste région du monde fait peu à peu société. Elle produit des architectes, des poètes, des scientifiques, des philosophes, lesquels font de l’islam une civilisation bien plus qu’une religion. On y parle l’arabe, mais aussi le grec ou le syriaque. On y bat monnaie. On commerce de part et d’autre de la Méditerranée. On honore la beauté. La parole divine s’incarne dans le Dôme du Rocher à Jérusalem, avec ses inscriptions coraniques, ses carreaux, ses motifs végétaux.
Et tandis que la Bible prône l’austérité, le Coran décrit les délices du paradis bien mieux que les tourments de l’enfer : fleuves de lait, de vin et de miel, palais somptueux, mets fins, plaisirs sexuels dans les bras de houris… Avec de telles promesses, l’ouvrage soigne sa popularité. Mais alors, pourquoi l’islam incarne-t-il l’obscurantisme quatorze siècles plus tard ?
Écriture inclusive dans le Coran
Dès les années 900, les califes se disputent : primauté de la raison ou de la tradition ? Chez les uns, le savant grec Aristote est leur référence. Pour les autres, l’islam est supérieur aux autres religions. Comme si, faute de leader comme le Pape, l’islam se scindait entre progressistes et conservateurs. Prenons un exemple : les droits des femmes. Le Coran dit : « Ô vous les hommes ! Craignez votre Seigneur qui vous a créés d’une seule âme (nafs) et a créé à partir d’elle son conjoint (zawj). » Ce qui signifie que Dieu a créé la femme, puis l’homme. Au-delà de l’anecdote, le Coran affirme l’égalité morale et spirituelle entre femmes et hommes : « Croyantes et croyants sont amis les uns les autres ». Eh oui : l’écriture inclusive a été inventée dès le VIIe siècle !
Mais comme des prophètes plus ou moins autoproclamés ont écrit par la suite une somme inextricable de hadiths - ils prétendent transcrire les propos que Muhammad auraient tenus à l’oral -, certains maltraitent le Coran en lançant le djihad et en imposant la charia : deux mots fort peu utilisés dans le Coran, et surtout confus dans leur signification.
Bref : quand les croisades débutent à partir de 1080, le monde islamique est morcelé. Mais là où les tribus se contentaient de se battre avec leurs armées, puis de taxer le peuple vaincu, les croisés venus d’Europe s’attaquent aux civils. Au nom du catholicisme on massacre des Juifs en Rhénanie, puis des Arabes à Jérusalem. Les tueries sont massives, y compris sur les vieillards et les enfants. Mille ans plus tard, De Gaulle fait bombarder Damas en 1945. Puis les forces spéciales françaises aident l’armée saoudienne à reprendre le contrôle de la Grande Mosquée en 1979. Bilan : 244 morts. Pendant ce temps les États-Unis, impatients de tenir le marché du pétrole, signent un accord avec un mouvement parmi les plus rétrogrades au monde : les wahhabites saoudiens. Dès lors, l’argent des Occidentaux finance la propagande islamiste. Et l’islam humaniste dans tout ça ?
Amitiés hommes femmes en islam
Il n’a pas renoncé. En 1325, un jeune habitant de Tanger s’en va faire un pèlerinage à La Mecque. Homme curieux, il poursuit sur sa lancée : trente années durant, il voyage. Jérusalem, Boukhara, Kaboul, Delhi, Ceylan, Canton… Ibn Battuta explore le monde jusqu’en Extrême-Orient. Puis il rebrousse chemin, cap sur l’Afrique du Nord : Le Caire, Tombouctou, Marrakech. Il retourne dans sa ville natale. De son périple il fait un récit de voyage. En 1354 et 1355, il écrit : Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages - à l’époque, on faisait des titres à rallonge. À certaines étapes, on le jette en prison. Parfois, il est sur le point d’être exécuté. Mais avec de la chance et de la diplomatie, il passe entre les mailles du filet.
Son récit reflète la diversité de l’islam. Il s’étonne de coutumes alimentaires : oiseaux non égorgés ; scinques, lézards de Siwasitan. Il boit du vin, mais hésite à prendre du hachich. Il décrit ici des femmes voilées, là des femmes aux seins nus comme aux Maldives et au Mali. En Mauritanie, il voit un mari, une femme, un ami du couple converser. « Les liens d’amitié qui unissent les hommes et les femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque », explique son hôte. Ibn Battuta voit aussi des femmes esclaves.
Et l’empereur Akbar en 1570 ? Dans l’empire moghol, un chef d’État décrète qu’aucune religion ne détient le monopole de la vérité. Il s’entoure de philosophes musulmans, hindous, jaïns, bouddhistes, chrétiens. Il rassemble une bibliothèque de 24 000 volumes en plusieurs langues. Il épouse une princesse hindoue. Quatre cents ans plus tard, l’homme politique soudanais Mahmud Muhammad Taha crée le mouvement des Frères républicains. Il publie Le second message de l’islam. Face à un Occident qu’il juge en échec, il fait l’apologie d’un islam réformé et légaliste qui inclut l’égalité des sexes. Il combat le colonialisme des Français et des Anglais. Il lutte pour la libération des pays d’Afrique.
Quant au Juif César Benattar et au musulman Abd al-Aziz, ils publient L’esprit libéral du Coran en arabe et en français. De Tunisie, en 1905, ils écrivent : « Le respect des autres religions, la liberté de croyance, la vénération de toutes les opinions se retrouvent dans 63 sourates et 125 versets du Coran (…). Comment a-t-on pu en faire un instrument d’intolérance et de fanatisme ? » Cerise sur le gâteau : la Turquie accorde le droit de vote aux femmes en 1930, soit quinze ans avant la France. Enfin, il existe de (rares) femmes imames, alors que les prêtres restent masculins dans la religion catholique.
Islamisme politique
Bilan : entre un islam morcelé - hanafites, saoudites, salafistes, abbassides, etc., ce qui bat en brèche la traditionnelle rivalité entre chiites et sunnites - et un Occident colonisateur qui a longtemps cru puiser dans le sous-sol à sa guise - gaz, pétrole, uranium -, l’historien John Tolan constate que l’islam au XXIe siècle n’est plus qu’un instrument au service d’un pouvoir politique. Au Maghreb et en Turquie, en Arabie saoudite et en Iran, des autocrates tiennent leur pays d’une main de fer : police politique, propagande dans les médias, clientélisme. Quitte à jouer avec l’islam au gré des circonstances. L’Occident s’en accommode au nom d’un réalisme politique et économique : en 2023, Biden puis Macron déroulent le tapis rouge aux autocrates saoudiens et indiens.
Quant aux populations musulmanes en France, les études sociologiques sont formelles : l’intégration, ça marche. Les mariages interreligieux se multiplient. La grande majorité des Musulmans font la part des choses entre leur engagement républicain et leur foi. L'effort des migrants à bien s’intégrer dans leur pays d’accueil est peut-être ce qui fait le plus peur à l’extrême-droite.
À l’heure où le voile se colore, où des Musulmanes affirment leur féminisme, où des intellectuels réinterprètent le droit musulman, une religion reste soumise aux mêmes conflits qu’en 900. De nos jours, les « forces vives musulmanes » restent les mieux placées pour « remédier à la maladie de l’islam », écrit l’historien John Tolan en conclusion de son ouvrage.
Noémie et Ibrahim Canard
• Nouvelle histoire de l’islam, par l’historien John Tolan, éditions Tallandier, décembre 2022.
• Une Nouvelle histoire de l’Islam qui se lit comme un grand récit. Chronique de Virginie Larousse publiée dans Le Monde le 16 décembre 2022.
• François Déroche rend au Coran sa fluidité. Chronique de John Tolan dans Le Monde du 5 juin 2019. Introduction à la chronique : « Le ramadan vient de s’achever, l’étude du Coran continue. Dans Le Coran, une histoire plurielle, le professeur au Collège de France étudie la formation du livre saint de l’islam à travers l’étude des manuscrits primitifs. Une approche historique indispensable. »
Une des voix critiques les plus acerbes à l'égard du culte de la tradition en islam est Gamal al-Banna (1920-2013). À l’ère de Nasser, quand les Frères musulmans furent bannis et toute critique du gouvernement devint dangereuse, Gamal al-Banna s’investit dans le mouvement syndical égyptien et fait traduire en arabe des ouvrages sur le syndicalisme international. (…)
En 2008, il publie L’islam, la liberté, la laïcité, le crime de la tribu des "Il nous a été rapporté" dans lequel il dénonce ceux qui, pour lui, ont substitué les hadiths au Coran. La « tribu » qu’il dénonce est constituée de tous ceux qui, depuis l’époque abbasside jusqu’à nos jours chez les wahhabites et salafistes, ont commis le « crime » d’inventer des hadiths, de fabriquer de fausses isnads (chaînes de transmission) et de sacraliser le corpus des hadiths, où le mensonge et la bêtise côtoient la vérité et le sublime dans un fatras inextricable. (…).
Gamal al-Banna donne l’exemple de quatre hadiths qui ont eu un effet particulièrement délétère sur l’islam et les sociétés musulmanes :
D’abord, celui qui ordonne de tuer les apostats (= ceux qui renoncent à leur religion), ce qui n’a aucun fondement coranique (…). Mais ce hadith est bien utile aux autocrates musulmans pour faire régner la peur et faire taire toute opposition. Il est un frein majeur à l’activité intellectuelle et au progrès dans les sociétés musulmanes.
Un autre hadith rétrograde est celui qui affirme que la direction politique de l’islam doit être exercée par la tribu des Quraysh, laquelle fut inventée pour justifier le pouvoir autocratique de califes omeyyades, abbassides et alides (chiites).
Le troisième, bien plus grave, est celui qui déclare : « ne réussira pas un peuple qui confie ses affaires à une femme ». "Ce hadith, affirme al-Banna, a écarté les femmes de l’action au sein de la société, de telle manière que les génies ont été perdus parmi elles. En leur nuisant, à elles qui forment la moitié de l’humanité, ce hadith les a privées de leurs droits."
Enfin, un autre hadith enjoint : « Obéis au prince, même s’il frappe ton dos et s’il vole ton argent » : ce hadith conforte le pouvoir des autocrates, délégitime toute opposition, même pacifique, et fait des musulmans « un peuple d’esclaves ».
• Nouvelle histoire de l'islam, pages 290 à 293.
* Image : couverture du livre Nouvelle histoire de l'islam par Johan Tolan, éditions Tallandier.


