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Un massage peut en cacher un autre

Un massage peut en cacher un autre

Chez le kiné. Dans la cabine d'un spa. En chambre d'hôtel. En France un massage est thérapeutique, esthétique ou sexuel. Et les massages pour son bien-être ? Renouons avec le sens du toucher.

Incroyable : jusqu’en 2015, recevoir un massage impliquait d’être souffrant, puis d'obtenir une ordonnance pour être touché. Selon le Code de la santé publique, le massage était un acte thérapeutique dans un cadre médical. Dès lors, les masseurs-kinésithérapeutes en avaient le monopole.

Voilà pourquoi les esthéticiennes ont inventé le terme « modelage » pour avoir le droit de prodiguer des « soins du corps ». En institut ou en spa, elles touchent un visage ou une main avec la pulpe de leurs doigts. Il faut que le geste soit le plus doux possible puisque seul le kiné a le droit d’appuyer. Face aux autorités de santé, les esthéticiennes ont un motif tout trouvé : c’est pour embellir la cliente ou le client, pas pour le traiter. Et tant pis pour l’ambiguïté entre « soin » et « soigner ».

Massage d’actualité

Mais le mot massage figure surtout dans les médias à la rubrique des faits divers. Le rôle du méchant est tenu par un footballeur, un metteur en scène, un homme politique, un écrivain. Tous ont en commun d’avoir beaucoup d’argent. Le rôle de la victime est tenu par une comédienne, une stagiaire, une femme de ménage, une mineure. Massage ? En réalité, le mot sert de cache-sexe pour un acte qui consiste, sous la contrainte, à soulager un mâle de son petit lait. Mais le mal est fait : massage est assimilé à une agression sexuelle.

Alors puisqu’il faut être malade, flétri ou sans scrupule pour être touché, il ne reste plus que l’enceinte familiale - parfois amicale - pour que le toucher garde sa légitimité. Et encore : au lit, les massages ne servent souvent que de prétexte pour satisfaire le désir de l’un·e des partenaires ; parfois des deux.

En France, la plupart des musées résument la situation avec une pancarte : « défense de toucher ». Mais comme souvent dans l'Hexagone, les usages précèdent la loi.

Massages ésotériques

Dans un pays où le toucher est soit protocolaire, soit superficiel, soit honteux, à partir de l'an 2000 les massages dits « de bien-être » naissent ici et là. Les enseignes sont fixées à droite ou à gauche d’un porche. Une fois évacués les salons de massages où les finitions se vendent à la chaîne, le passant déchiffre un éventail de noms exotiques : massage thaï, massage balinais, massage ayurvédique, massage chinois. La masseuse ou le masseur est asiatique, d'où une image de sérieux : en Orient, la médecine guérit sans médicaments. Telle est du moins la croyance chez nous alors qu’en Chine, la médecine dite « occidentale » traite un milliard de Chinoises et de Chinois. Mais un adjectif à consonance orientale donne de la puissance au mot « massage ». Et qu’importe si le salon de massage thaï, balinais, ayurvédique, chinois… défie parfois le droit du travail.

Dans le sillage des soins orientaux est arrivée la massothérapie. Dans son cabinet, le massothérapeute est censé faire le même job qu’un psychothérapeute ou un psychologue clinicien, voire un psychiatre. Sauf qu’au lieu de parler, la personne n’a qu’à s’allonger. Sur une table de massage ou un futon, elle part en quête de sa vérité intérieure tandis que la praticienne ou le praticien touche un crâne, un dos, un ventre ou un doigt de pied. Qu’il transforme ou qu'il révèle, le massage rejoint l’univers des médecines parallèles, là où grigris et rituels coûtent cher : comme le reiki ou la kinésiologie, la massothérapie n’est pas remboursée par la Sécurité sociale. Quant aux stages de développement personnel par les massages, ils déshabillent la personne vulnérable, au sens propre comme au sens figuré. Mieux vaut alors avoir le portefeuille épais.

Sauf qu’en secret, des femmes et des hommes songent : j'ai cinq sens, je suis un être tactile, donc j’ai besoin de toucher. Ils ont bien raison.

Naissance d’un label

En 2005 naît la Fédération Française de Massages Bien-Être (FFMBE). C’est la première tentative en France pour structurer l’exercice professionnel du massage hors d’un contexte médical, esthétique et sexuel. Aussitôt, les Conseils de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes intentent procès sur procès. Onze ans plus tard, un toilettage du Code de la santé publique tranche la question : les kinés ne font pas des massages, ils pratiquent des thérapies manuelles : nuance ! (1) Dès lors, la FFMBE agrée environ trente centres de formation privés aux massages de bien-être. En 2021, elle crée le label France Massage®. De Dunkerque à Biarritz, près de mille praticiennes et praticiens affichent son logo car ils ont une qualification, signent un code de déontologie, exercent sous un cadre légal avec un numéro de SIRET et un code APE. Mais en quoi se distinguent-ils d’un kiné, d’une esthéticienne, voire d’un·e prostitué·e ?

D’abord, masseuses et masseurs de bien-être ont un bagage technique grâce à des centaines d’heures de formation. Ensuite, la praticienne ou le praticien tourne (au moins) vingt fois autour de la table de massage en une heure (ou plus) de séance. Il enchaîne un éventail de gestes : soulever, glisser, porter, pétrir, appuyer, mobiliser, vibrer, étirer, lâcher, déposer. Ce qui implique une bonne condition physique, mais aussi un corps de gymnaste ou de danseur : car masser, c’est bouger !

Au préalable, quelques mots ont ouvert la séance pour ajuster les techniques de massage au besoin de chacune et de chacun. Le respect de la pudeur est une vertu cardinale : paréo ou serviette sont deux outils de travail. À son tour, la personne massée s’engage à ne pas solliciter la praticienne ou le praticien pour des gestes hors de propos. Le contrat moral stipule que les zones érogènes - seins, sexe - ne sont pas touchées. Si elle le souhaite, la personne massée peut exprimer son ressenti à l’issue de la séance.

Alors un massage retrouve sa définition d’origine : un moyen technique et humain de se faire du bien. Et les masseurs de bien-être se mettent au travail avec entrain.

Massage avec laïcité

Au fait, les massages de bien-être sont-ils mixtes ? Dans un pays laïc tel que la France, il serait dommage de séparer les femmes et les hommes comme dans les douches de certaines piscines municipales. Alors oui, une praticienne reçoit les femmes et les hommes ; tout comme un praticien reçoit les femmes et les hommes. Une masseuse ou un masseur qui pratiquerait une discrimination de genre trahirait le code de déontologie du métier.

Quant aux fantasmes et aux désirs, ils gardent droit de cité. Mais après la séance. Un massage est un passage : la suite de l’histoire s'écrit par la personne massée. À leur manière, discrète et harmonieuse, les massages fredonnent un air de liberté.

Salomé et Ibrahim Canard     

(1) Au chapitre sur la masso-kinésithérapie, le Code de la santé publique décrit des « moyens manuels, instrumentaux et éducatifs » permettant de traiter les « troubles du mouvement ou de la motricité de la personne » et les « déficiences ou altérations des capacités fonctionnelles ». Le Code de la santé publique parle aussi de « massage médical », par exemple lors d'une cure dans un établissement thermal.

Conseils pratiques avant un massage :


Plutôt que de taper « massage Paris » ou « massage Nevers » sur Google, faire une recherche sur l’annuaire en ligne France Massage® où mille praticiennes et praticiens agréés sont répertoriés, avec une carte interactive.

Consulter le site web de la praticienne ou du praticien : sa note d’intention, son code de déontologie, sa carte des massages, sa grille tarifaire, les informations sur l’établissement.

Choisir un établissement qui utilise des huiles de massage bio : autant recevoir sur la peau un produit sans pesticides.

Téléphoner plutôt que réserver en ligne : ce qui permet de poser des questions, mais aussi de vérifier si la ou le professionnel est cohérent avec ce qui est écrit sur le site web.

Prendre un rendez-vous un jour et une heure où l’on est certain d’être disponible, sans contrainte juste après. Rien de pire que de recevoir un massage en étant pressé ou dispersé.

Arriver sur place dans de bonnes conditions d’hygiène, pour le confort de chacun. Certains établissements ont une douche, ce qui sera peut-être décisif avant de faire son choix.

Au début de la séance, nommer les zones du corps où l’on aime être massé, mais aussi celles qui n’aiment pas être massées. Par exemple le ventre ou les pieds. Nommer aussi les zones fragiles qui demandent des précautions. Car chaque personne est différente. Le professionnel ne peut deviner ce dont le client a besoin.

Massage d'Orient (thaï, balinais, ayurvédique, coréen) ou d'Occident (californien, suédois) : quel massage choisir ? En réalité, le nom du massage importe moins que la patte de la masseuse ou du masseur, lequel aime mélanger les techniques pour donner de la consistance au massage. D’où l’importance des mots échangés en ouverture de la séance. Ainsi, la praticienne ou le praticien ajuste son bagage technique au besoin de la personne.

Enfin, éviter les coffrets cadeau vendus en grandes surfaces, ainsi que les offres à prix cassés sur des sites de revente en ligne. La prestation, certes bradée, a toutes les chances de toucher le fond.

Deux visions du métier


Depuis 2005, un débat agite les mille professionnels qui adhèrent à la FFMBE : sont-ils des massothérapeutes ? Ou des praticiens en massages de bien-être ?

Certains affirment que leur pratique a une fonction curative. Comme s’il fallait se sentir mal pour s’offrir un massage. Les massothérapeutes parlent alors de « coaching corporel », « d’aide à la santé » ou parfois « d’accompagnement psychocorporel » pour ennoblir leur pratique.

En réalité, aucune étude scientifique sérieuse n’a validé l’apport d’un massage pour guérir d’un mal-être.

Conclusion : plus il est pragmatique, mieux un massage a quelque chance d’être savouré.

Post-scriptum : la journaliste
qui se moquait des massages


Au journal Le Monde, la journaliste Guillemette Faure a une mission un peu particulière : se moquer des autres. Soit une chronique par semaine pour montrer du doigt celles et ceux qui ne lui conviennent pas.

Le 8 juin 2024, elle raille les femmes et les hommes qui ont besoin d’avoir davantage de temps pour eux : « Alors que l’OMS s’efforce de documenter l’épidémie de solitude, certains persistent à faire une priorité de ces moments passés avec soi-même ».

Dans la foulée elle cite des activités qui aident à se retrouver, c'est-à-dire « n’importe quoi qui demande de prendre rendez-vous à l’avance » : par exemple un massage. À la sortie, le quidam en ressort « super hydraté, totalement exfolié, mais pas nécessairement avec plus de temps ».

Prendre du temps pour soi : d’après la chroniqueuse du Monde, l'adage manque de rigueur scientifique : « Les (…) études (…) sur le bonheur n’ont pas démontré que prendre du temps pour soi rend plus heureux ». Elle ajoute, à propos de l'année 2020 : « Le confinement nous a appris que le temps pour soi ne nous permet pas forcément d’aller mieux ».

Or Guillemette a tout faux avec les massages. Car pendant une heure ou plus, il y a deux personnes dans la pièce. Et un massage, un vrai - pas un modelage exfoliant ou un rituel ésotérique dans un spa - a la force d’une conversation tactile entre masseur et massé.

Certes, l’un donne pendant que l’autre reçoit. Mais le premier, s’il est un bon professionnel, écoute puis construit un massage qui résonne le mieux possible avec une personne. Si besoin il s’ajuste car les notions de douceur et de tonicité restent subjectives, selon la personne massée.

Articles qui traitent de faits divers, chroniques d’humeur, rubriques people et beauté : les massages font pâle figure dans les médias. Une pointe de mépris au bout des doigts, Guillemette Faure ne fait qu'épouser les idées reçues sur les massages. Dommage pour elle, dommage pour ses consœurs et confrères : avec un bon massage ils auraient pu faire l’école buissonnière, les yeux mi-clos.

Au fait, tenir une chronique hebdomadaire pour se moquer des autres, est-ce une bonne idée ?

« Oh ! là, là, la charge mentale ! » : les prosélytes du temps pour soi. Chronique de Guillemette Faure dans Le Monde du 8 juin 2024.

Accès aux chroniques de Guillemette Faure sur le site du Monde : des nageurs à grande vitesse aux « faux libérés des années 1970 » en passant par les personnes massées, tout le monde ou presque est brocardé.

Liens utiles :


Code de la Santé publique sur le site Légifrance. La partie du Code de la Santé publique qui décrit les actes de masso-kinésithérapie se trouve ici

Site de la Fédération Française de Massages Bien-Être - FFMBE. Attention, le site est parfois lent à s'ouvrir. Lent comme un massage !

Site de l'annuaire en ligne France Massage®. Même remarque que ci-dessus sur la lenteur du site

Site du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes

Site de la Confédération nationale artisanale des instituts de beauté et spas - CNAIB

Voici un exemple de code de déontologie qui encadre un massage. Il figure sur le site web d'un centre de bien-être. Sur le même site, on trouve une charte de qualité, un descriptif des huiles de massage utilisées, une chronique sur la pudeur au cours d'un massage, ainsi qu'un focus sur le massage de la femme enceinte.

Le 29 juin 2021, la Cour de Cassation a confirmé la légalité du mot massage en tant que pratique de bien-être, mettant fin à vingt années de conflits juridiques entre le Conseil national de l'ordre des masseurs-kinésithérapeutes et les praticiens en massages de bien-être : arrêt N° 910 à consulter ici.

Site de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) rattachée au Ministère de l'économie et des finances, page dédiée à l'encadrement des soins esthétiques et de la coiffure.

À la rubrique Foire aux questions, on trouve la question suivante : « Un esthéticien peut-il faire des massages de bien-être ? Sur la carte de l’institut de beauté que je fréquente habituellement, ne sont proposés que des "modelages". Existe-t-il une différence entre massage de bien-être et modelage ? »

Réponse de la DGCCRF : « Le modelage esthétique de confort ne peut être pratiqué que par des personnes détenant un des diplômes prévus par la loi du 5 juillet 1996, c’est-à-dire des "esthéticiens". C’est une loi du 23 juillet 2010 qui a introduit cette notion de modelage esthétique de confort en le réservant aux esthéticiens qui ne pouvaient pas prétendre faire des massages, réservés à l’époque aux seuls masseurs-kinésithérapeutes.

« On entend par modelage "toute manœuvre superficielle externe réalisée sur la peau du visage et du corps humain dans un but exclusivement esthétique et de confort, à l'exclusion de toute finalité médicale et thérapeutique. Cette manœuvre peut être soit manuelle, éventuellement pour assurer la pénétration d'un produit cosmétique, soit facilitée par un appareil à visée esthétique".

« Depuis la loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016 dite LMSS, l’utilisation du terme massage n’est plus réservé aux seuls masseurs-kinésithérapeutes. Ces derniers gardent le monopole du massage thérapeutique, mais le massage de bien-être peut être exercé par d’autres personnes que les masseurs-kinésithérapeutes (de préférence après avoir suivi une formation).

« Les esthéticiens peuvent donc pratiquer des modelages mais également des massages de bien-être. En réalité, ces deux dénominations recouvrent  des gestes assez comparables, le massage pouvant conduire à certains gestes moins superficiels que le modelage. »

Masseuse de bien-être et masseur de bien-être ne figurent pas au Répertoire national des certifications professionnelles, l'inventaire officiel des métiers exercés en France. Par oubli ou par volonté de l’État ? Quoi qu'il en soit, selon le gouvernement le métier n’existe pas. Ni autorisée, ni interdite, la profession subit des dérives : apprentis gourous, courants ésotériques. D’où le recours à l’annuaire France Massage® de la FFMBE pour faire le tri. Et même sur ce support en ligne, on trouve des pseudothérapeutes. Passer un peu de temps sur Internet à lire les sites des masseuses et masseurs reste un préalable pour faire le bon choix.

Massage est un mot quasi universel : même orthographe en français, en anglais et en allemand. Massaje en espagnol. Massagio en italien.

En revanche, masso-kinésithérapeute est un mot typiquement français. Partout ailleurs dans les autres langues, y compris en français du Canada, de Belgique et de Suisse, on emploie le mot physiothérapeute, lequel décrit mieux les actes pratiqués par la profession. En voici une description par les autorités du Québec au Canada.

Les médias grands publics fourmillent d’articles sur des affaires d’abus sexuels où figure le mot massage. En effet, c’est à la rubrique des faits divers que le mot est utilisé neuf fois sur dix dans les journaux et magazines. Nous laissons aux lectrices et aux lecteurs le soin (!) de réaliser eux-mêmes une revue de presse à ce sujet.

Peu d’articles de presse sont consacrés aux massages de bien-être. Et quand ils le font, ils colportent des préjugés. Ainsi, Le Monde mène l’enquête dans les salons d’esthétique : article du 15 février 2025.

Extrait : « Les esthéticiennes sont souvent soumises à des postures contraignantes : penchées sur les tables de massage, elles appuient lors des modelages. Et ce, avec des gestes répétitifs, détaille Nathalie Toulemonde, responsable du pôle information et documentation technique à l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles. En conséquence, ces travailleuses sont souvent victimes d’affections périarticulaires, notamment de tendinites. »

Or une formation professionnelle aux massages insiste sur les bonnes postures à avoir en séance, avec une gamme de techniques qui évite les gestes répétitifs. En outre, travailler avec le poids de son corps évite de concentrer l’effort sur quelques articulations telles que les coudes et les poignets. Du moins si la formation dispensée est de qualité.

Cela dit, mieux vaut ménager une pause de 30 minutes entre deux massages : quels instituts, quels spas appliquent cette précaution élémentaire ?

* Les massages pour toutes et pour tous : photographie acquise auprès de Fotolia.