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Un soupçon de fraude dans les tubes à essai

Un soupçon de fraude dans les tubes à essai

Données falsifiées, résultats biaisés : certains chercheurs enjambent la méthode scientifique. Un soupçon de fraude pèse sur les labos.

Qui attise le feu ? Une équipe de chercheurs franco-canadiens, après avoir croisé les données climatiques et familiales des deux pays, démontre qu’il existe un lien de causalité entre la hausse du mercure et celle des frictions dans les couples. Avec un pic lors des canicules, quand les esprits s’échauffent. En outre, les crises du couple incitent les deux partenaires à avoir des réactions néfastes pour le climat : conduire plus vite, prolonger la douche, trop manger, surtout des protéines animales et des produits sucrés. D'où un cercle vicieux. Les scientifiques font l’hypothèse qu’en ouvrant trois fois plus de logements aux célibataires, l’incidence climatique serait de – 0,5° à la fin du XXIe siècle.

De son côté, une équipe franco-allemande a réuni les données sanitaires, climatiques et médicales de part et d’autre du Rhin. Elle les a enrichis avec les chiffres sur les violences au XXIe siècle - émeutes, guerres, accidents de la route, chocs traumatiques -, les taux de dépressions et de suicides, la baisse des naissances couplée avec l’isolement des personnes âgées. Bilan de l’étude : en 2080, l’espérance de vie des femmes et des hommes sera de 68 ans ; l’espérance de vie en bonne santé de 58 ans. Les chercheurs expliquent qu’une population dont la santé décline du fait des crises entraînera de facto un départ plus précoce à la retraite : entre 54 et 58 ans dans un demi-siècle.

Laquelle des deux études est vraie ? Laquelle est fausse ? (1)

Fraude à la science

Pour dénoncer la fraude dans les labos, une poignée de chercheurs publie des études qui sont en réalité des canulars. D'autres endossent le costume de vigies. En 2005, le professeur américain John Ioannidis publie « Pourquoi la plupart des découvertes publiées sont fausses ». Il y explique que les bases statistiques sur lesquelles s’appuient les études en biologie souffrent de biais tels que 90 % d’entre elles devraient être disqualifiées. Or, chaque étude nourrit les instances qui décident de valider - ou non - la mise sur le marché d’un médicament.

Dix-huit ans plus tard, le spécialiste de l’intégrité scientifique Ivan Oransky annonce que sa base de données dépasse les 40 000 articles « rétractés » : les textes de chercheurs qui, après avoir eu leur place dans les revues prestigieuses telles Nature ou The Lancet, se sont révélés défectueux. Sur trois millions d’articles parus chaque année, le fondateur du site Rétractation Watch calcule que 0,1 % sont rétractés, soit 3000 articles. Le taux augmente chaque année.

Comme pour lui donner raison, deux sociologues des sciences ont sondé les chercheurs, techniciens et ingénieurs du CNRS en 2022. Sur 2 132 réponses, 21 % disent avoir évité ponctuellement (ou plus) de fournir des données qui pourraient contredire leurs hypothèses. 11 % admettent avoir modifié la méthodologie d’un projet de recherche pour répondre aux pressions d’un financeur. Les moins de 40 ans sont en proportion les plus nombreux à jouer avec les règles du métier.

Citations en abîmes

En science, frauder pourrait remplir un guide des mauvaises pratiques. Le chercheur peut omettre ou corriger des données, voire en inventer. Il peut aussi s’appuyer sur un échantillon faible ou lacunaire : par exemple une tranche d’âge sous-représentée lors d’une étude sur une molécule anti-vieillissement. Il peut faire des erreurs statistiques, de façon volontaire ou non. Il peut influencer les réponses des cobayes par une question biaisée. Puis vient le moment de rédiger le compte-rendu. Le chercheur prend contact avec des alliés qui valideront son article, les yeux ouverts ou les yeux fermés.

Car en science il y a une règle d’or : le peer review, ou « processus d’évaluation par les pairs ». Quand un chercheur propose un article à une revue, celle-ci transmet le texte à des « pairs ». Ces chercheurs de la même discipline ont pour mission de vérifier si l’étude respecte les critères de rigueur et d’intégrité scientifiques. S’il est habile, l’auteur de l’article donne à la revue une liste de pairs « amis ». Lesquels cumulent parfois les casquettes : chercheur, éditeur, patron d’une start-up… D’où un risque de conflits d’intérêts. Ou alors l’auteur remet à la revue une adresse mail qu’il a lui-même créée, quitte à s’auto-évaluer en usurpant l’identité d’un autre chercheur. La fraude est d’autant moins décelable que les revues refusent de fournir l’identité des « pairs ».

Et même si les subterfuges ci-dessus ne fonctionnent pas, il existe une parade : citer les « pairs » en abondance dans l’article… tout en se citant soi-même. En effet, citer une consœur ou un confrère fait monter sa cote dans les instances chargées de répartir les subventions entre labos. Flatté, le « pair » lira sans doute l’article avec bienveillance.

Usine à référencement

La technique de la citation et de l’autocitation a atteint un niveau industriel avec un professeur désormais connu du public : Didier Raoult. Selon le décompte rapporté par le journaliste David Larousserie dans Le Monde, le microbiologiste à la retraite a publié 2018 articles entre 1979 et 2018, soit 50 articles par an. En 2016, plus de 220 articles ou éditoriaux portaient sa signature. Dans ses articles, le chercheur se cite beaucoup : 25 % des références sont les siennes ou celles de ses coauteurs. D’autres font mieux : 50 % d’autocitation. En 2020, Didier Raoult faisait partie du top 15 des chercheurs français les plus cités.

Or, plus un travail est référencé, plus il est jugé comme important. Avec des retombées financières : depuis 2006, une partie du budget public des CHU et des établissements de santé est calculée selon le nombre de publications par les équipes. Tout chercheur est ainsi noté sous forme de points, lesquels sont ensuite convertis en euros. D’où l’acharnement à publier et à citer, quitte à frauder.

Rivaliser avec Einstein

Pourquoi des scientifiques ayant a priori la rigueur dans la peau se mettent-ils à chercher n'importe comment puis à écrire n’importe quoi ? Dans les labos règne la précarité. De CDD en CDD, un jeune laborantin doit faire ses preuves avant de devenir, peut-être un jour, professeur. La meilleure arme pour gravir les échelons, puis obtenir de la reconnaissance, consiste à publier, publier, et encore publier. Un surcroît d’astuce consiste à découper une étude scientifique en tranches puis à en faire cinq ou dix articles, ce qui a l’avantage de la rendre impossible ou presque à vérifier. Les revenus, le déroulement d'une carrière : un écosystème propre aux labos incite à frauder.

Et puis les chercheurs sont des homo sapiens comme les autres. Ils ont besoin d’être aimés, estimés, admirés. Plus ils gravissent les échelons, plus leur auto-estime prend de la hauteur. Au sommet de la hiérarchie guette l’excès de confiance en soi. Un professeur arc-bouté sur ses certitudes se voit tel un génie incompris. Parfois émerge un goût pour la transgression. Qui, parmi les chercheurs, n’a pas rêvé d’avoir la postérité d’Albert Einstein ? Mais alors que la fraude mine les labos, jamais il n’y a eu aussi peu de génies. Au XXIe siècle la science est un travail d’équipe. Elle relie la France à la Chine grâce à Internet et aux messageries instantanées.

Lutter contre la fraude ? C’est possible. John Ioannidis comme Ivan Oransky ont des idées. Le premier propose de financer les labos qui s’attellent à reprendre des études de A à Z pour en vérifier la fiabilité. Le second invite les chercheurs à partager les données, les codes, les protocoles avec les autres labos. Ivan Oransky est favorable à des sanctions plus sévères contre les fraudeurs, y compris sur le plan pénal. Et pourquoi pas un système à points ? John Ioannidis imagine qu’une étude d’une équipe A non validée par une équipe B perdrait des points par rapport à une étude corroborée par un autre labo.

Randy Schekman, prix Nobel de médecine en 2013, rappelle que toutes les découvertes scientifiques, aussi reconnues et célèbres soient-elles, ne sont pas des vérités : « elles restent des hypothèses, qui ne sont valides que jusqu’au jour où le contraire est démontré. On dit bien La théorie de la relativité d’Einstein. »

Le message sera-t-il entendu par les Einstein en herbe ? Ivan Oransky en doute : « Une étude de 2009 dit que 2 % des chercheurs avouent avoir déjà triché. C’est plus que les 0,1 % de rétractations… » À l’école de la vie, la science peut mieux faire.

Noémie Canard     

(1) Les deux exemples sont des intox pour des poissons d’avril passés ou à venir.

Pour l’amour de la science :


La science a du mal à infuser les cerveaux de celles et de ceux qui attribuent les subventions. Ainsi, l’État français répartit les aides aux labos sur des critères quantitatifs - nombre d’articles publiés dans les revues scientifiques. Les fonctionnaires du ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur flèchent ainsi les subsides de l’État vers les chercheurs les plus opportunistes.

Selon John Ioannidis, les trois domaines scientifiques où il y a le plus de fraudes sont l'épidémiologie, la psychologie et l'économie. En revanche, la science physique est plutôt épargnée. Est-ce surprenant ?

Les revues scientifiques sont gagnées par le même réflexe que les médias grand public : mettre en avant les articles dont les résultats sont spectaculaires. Faire le buzz devient un sport éditorial, même dans la presse spécialisée. Par ricochet, l’État français cède à la même tentation : soutenir les projets jugés les plus « utiles » au détriment des études de vérification.

• Une partie des revues scientifiques sont dites « prédatrices » car elles visent uniquement à faire du profit. Jusqu'à faire payer le chercheur s'il veut être publié. Il n'existe ni règlement international ni normes pour faire la différence entre une revue sérieuse et une revue prédatrice.

Sources d’information :


Un chercheur dénonce l’inutilité de nombreux travaux scientifiques. Article de Pierre Barthélémy publié dans le Blog Passeur de science le 29 octobre 2014.

Deux sociologues piègent une revue pour dénoncer la junk science. Article de Benoît Floc’h dans Le Monde du 10 mars 2015. Le journaliste y raconte un canular monté par deux scientifiques qui ont utilisé les Autolib à Paris pour piéger une revue de sociologie.

Faut-il encore croire les revues scientifiques ? Article de Véronique Radier dans Le Nouvel Obs du 21 avril 2015.

Comment des chercheurs ont truandé des revues scientifiques. Article de Pierre Barthélémy du 27 décembre 2015 sur le Blog Passeur de science du Monde. Le journaliste détaille les méthodes pour frauder la procédure de relecture par des pairs.

Trois manières de devenir un consommateur de science averti. Article de Isabelle Boutet, assistant-professor, University of Ottawa, sur le site The Conversation le 18 décembre 2018. L’autrice prend pour exemple les études sur les produits de beauté.

800 scientifiques s’insurgent contre l’interprétation biaisée des résultats dans les études. Article de Camille Gaubert dans Sciences et Avenir du 23 avril 2019.

« Lancetgate » : publier beaucoup dans des revues scientifiques peut rapporter gros. Article de David Larousserie dans Le Monde du 15 juin 2020. Dans cet article figurent les statistiques sur les publications de Didier Raoult.

Farces, science et attrapes. Article signé FP et publié dans Le Canard Enchaîné en septembre 2020. L’article raconte un autre canular : la prise de deux médicaments - dont l’hydroxychloroquine chère à Didier Raoult - fait baisser les accidents de trottinette.

Covid-19 : un bilan provisoire des rétractations d’articles scientifiques. Article de David Larousserie dans Le Monde du 18 janvier 2022. Le journaliste fait le point sur les études publiées depuis 2020 sur le Covid-19, avec de nombreux articles rétractés. Près de 18 % des articles ont été rétractés en raison de problèmes sur les données.

Recherche : les chercheurs trop peu soucieux d’intégrité scientifique. Article de David Larousserie dans Le Monde du 4 octobre 2022. L’article rend compte du sondage effectué par deux chercheurs en sociologie de la science auprès des équipes du CNRS. Après le Covid-19, 43 % des sondés pensent que la pandémie a rendu visibles les inconduites scientifiques, mais 47 % pensent le contraire.

« Les inconduites scientifiques sont bien plus communes qu’on veut bien l’admettre ». Interview de Ivan Oransky, journaliste et fondateur du site spécialisé dans l’intégrité scientifique Retraction Watch, dans Le Monde du 8 juillet 2023. Rétraction Watch est une base de données qui recense les articles rétractés depuis 2010. La base de données contient actuellement 41000 articles rétractés dont 519 français.

Elisabeth Bik, un œil de lynx contre les images falsifiées. Article de David Larousserie dans Le Monde du 25 juillet 2023. Elisabeth Bik est une microbiologiste reconvertie dans la traque de photos et de figures scientifiques falsifiées. Elle repère ici « des duplications, mais aussi des images inversées, dilatées, retournées ». Elle repère là « des dizaines d’images de cellules, tissus, ou même de courbes expérimentales provenant d’un même stock et réutilisées plusieurs fois ». Elle alerte : « Les progrès techniques de l’intelligence artificielle générative (...) permettent de créer de fausses images de cellules, de tumeurs… indétectables à l’œil nu ».

Clara Locher débusque les liaisons dangereuses entre chercheurs et revues scientifiques. Article de Sandrine Cabut dans Le Monde du 22 août 2023. Article publié après la mise en ligne de cette chronique. Extrait : « Dans 5 % des journaux, un chercheur cosigne plus de 10 % des articles. Et les auteurs les plus prolifiques font, dans 60 % des cas, partie de l’équipe éditoriale, selon des analyses menées sur un échantillon de 100 revues "suspectes". Partant d’un exemple emblématique, Clara Locher et ses collègues ont ainsi mis au point des indicateurs de népotisme des revues médicales ».

Pourquoi le LK-99, un supposé supraconducteur miracle, a électrifié la communauté scientifique. Article de David Larousserie dans Le Monde du 4 septembre 2023. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.

David Larousserie ouvre ainsi son article : « Des chercheurs sud-coréens ont annoncé, fin juillet, avoir trouvé la recette d’un matériau miracle qui perd sa résistance électrique à température ambiante. Récit d’une histoire emblématique des travers d’une science où se mêlent enjeux financiers et rêves de prix Nobel. » Un bel exemple de fraude à la science qui a tenu en haleine des équipes de chercheurs dans le monde entier.

* Photographie : Un alchimiste dans son atelier. Peinture de David Rijckaert III réalisée à Anvers (Belgique) en 1648. Peinture visible au Musée des beaux-arts de Lyon.