Une nouvelle histoire de l'humanité
Dans leur livre "Au commencement était... Une nouvelle histoire de l'humanité", David Graeber et David Wengrow brassent dix mille ans d'histoire, de Mésopotamie au Mississippi. Homo sapiens n'a pas fini de nous étonner.
Imaginez un manuel d’histoire sans Louis XIV, sans château de Versailles, sans Notre-Dame. Un manuel où les Hopis et Sumatra sont à égalité avec les Grecs et les Romains. Un récit où les femmes tiennent le manche au même titre que les hommes. Un ouvrage de science humaine où l’archéologie et l’anthropologie se tiennent par la main. Un livre avec une couverture bleue : dix mille ans d’histoire entre les mains.
Les monuments nous racontent des bobards ; une histoire fausse avec des églises et des châteaux, des rois et des empereurs, des dieux et des victoires. Or les monuments - y compris les ruines que lèguent nos ancêtres - sont de la promo : ils vantent des épopées que les puissants de ce monde susurrent à nos oreilles de génération en génération. En réalité, l’histoire de France se déroule moins à la cour du roi que chez les paysans et roturiers. Et l’histoire du monde s’écrit chez les chasseurs-cueilleurs, les campements de saison, les villes où jadis chacun avait un toit.
Passé pionnier
Le drame avec la version officielle de l’Histoire, c’est qu’elle nous donne le beau rôle. Comme si homo sapiens au XXIe siècle était l’aboutissement d’un récit linéaire : l’âge de pierre au départ, le microprocesseur à l’arrivée. Un récit où, de la charrue à l’IA en passant par la lampe électrique et la machine à vapeur, chaque découverte rythmerait la marche du progrès. Avec le bonheur à la clé ? Problème : bien avant que naisse Jésus-Christ, homo sapiens tâte de la démocratie. Il crée les conseils de quartier, et même les HLM. Du Croissant fertile à la Chine, le maïs, la céramique, la mine, la roue, la poudre à feux d’artifice sont inventés. Quant à l’Europe, elle a beaucoup copié. Même les Lumières, philosophie qui fait l’orgueil des Occidentaux, ont comme source d’inspiration le sage wendat Kandiaronk et les peuples indigènes en Amérique du Nord : ceux que les colons de France et d’Espagne sont partis exterminer au XVIIe siècle.
Et tandis que Rousseau et Hobbes se disputèrent pour savoir si l’homme primitif était bon ou mauvais, l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow rebattent les cartes : en réalité, homo sapiens a une conscience depuis au moins dix mille années. Mieux : c’est une espèce qui analyse, puis adore essayer. Exemple : sur le temps long, des femmes et des hommes font des tas d’expériences pour vivre ensemble. Après avoir beaucoup cueilli, beaucoup chassé, ils se lancent dans l’agriculture. Mais le jardinage les ennuie parfois, alors ils se remettent en chemin. Ils créent les premières villes, puis se dispersent car la première des libertés, c’est migrer. Ils se dotent de chefs, mais ont le droit de lui désobéir. Ils s’aiment puis se haïssent, et vice-versa. D’où la guerre, même si la paix régna six siècles en certaines contrées.
Et hier comme aujourd'hui, homo sapiens fait preuve d’une rare cruauté envers ses semblables.
Coloniser, effacer
Mais peu à peu, les choses se figent. Le droit romain s’impose, la propriété devient sacrée, y compris dans un foyer : ah le père de famille et la fessée ! Puis les Européens colonisent l’Afrique et l’Amérique. En massacrant des peuples entiers, Espagnols et Français brûlent mille et une façons de faire société. Quelques bribes parviennent néanmoins aux oreilles des philosophes des Lumières, lesquels écrivent alors sur la raison, la liberté d’expression, le droit - sans citer leurs sources. Mais le mal est fait : la société occidentale sera inégalitaire et hiérarchisée. Les trois libertés fondamentales - liberté de partir, liberté de désobéir, liberté d’inventer de nouvelles formes de vivre ensemble - sont supprimées. Le dilettantisme est un péché, le travail érigé en religion. Et les femmes ?
Dans le passé, les femmes ont inventé la levure pour faire lever le pain. De la société Huari à la dynastie Chang en passant par la ville de Cahokia dans le Mississippi : bien d’autres inventions nous facilitent la vie. Problème : la créativité au féminin est peut-être moins spectaculaire (phallique ?) que l’initiative au masculin, avec ses tours et ses donjons. D’où une histoire des sciences patriarcale : l’IA des années 2020 modèle le monde avec des biais d'homme. Même l’hospitalité, valeur aussi ancienne que l’humanité, perd de sa vigueur : de nos jours des femmes votent pour l’extrême-droite, comme si elles reniaient leur identité.
Vers d’autres horizons
Alors quand on referme les 662 pages d’ "Au commencement était... Une nouvelle histoire de l’humanité", on ne peut s’empêcher d’avoir de la tendresse pour nos ancêtres. Lesquels peuvent être autoritaires dans une petite communauté, égalitaires à plusieurs milliers (1). Ils peignent leur imaginaire avec un sens du détail, y compris sur un corps humain. Il y a aussi des excentriques, bien loin de la vision structuraliste de certains anthropologues - tels Claude Lévi-Strauss - qui voient chaque tribu piégée dans ses croyances et rituels. Livre à la main on s’imagine larguer les amarres, tant la domination de quelques-uns sur tous les autres est devenue inextricable - boucler ou non ses fins de mois, c’est une prison de la pensée. 662 pages, et l’on rêve que demain, nos enfants ouvriront la cage pour que s'envole l’humanité.
D’ailleurs David Graeber et David Wengrow disent leur optimisme au dernier chapitre : avec le recul, il n’y a aucune raison qu’homo sapiens végète dans un cadre qui l’oppresse et le déprime. Problème : chacun de nous ne vit que quelques dizaines d’années. Or seul le temps long permet de mesurer des inflexions. Le capitalisme, l’État, les dictateurs, et après ? Quelques indices - la baisse de la natalité (2), les ruades du climat (3), les choix de la génération née après l’an 2000 - murmurent que « le changement, c’est maintenant » (4) : c’est-à-dire dans quelques centaines d’années.
Salomé et Renaud Canard
(1) Plus un groupe humain est nombreux, plus son organisation est complexe, d'où la nécessité d'un État avec un chef, des bureaucrates, une police : telle est la vision majoritaire chez les anthropologues. Or David Graeber et David Wengrow, au cours de leurs recherches, ont noté des cas opposés : tribus inégalitaires, villes égalitaires.
(2) D’après un rapport publié par les Nations Unies en juillet 2024, la population atteindra son apogée avec 10,3 milliards d’individus en 2080, avant d’amorcer un déclin. La pente descendante entre 2080 et 2100 laisse présager une baisse importante du nombre d'homo sapiens au XXIIe siècle.
(3) Sur Terre en 2024, il n'a jamais fait aussi chaud depuis 100 000 ans. Désormais homo sapiens va devoir endurer des canicules, des déluges d'eau, des sécheresses.
(4) « Le changement, c’est maintenant » : slogan du candidat François Hollande à l’élection présidentielle de 2012.
Diffuser de la matière scientifique vers un large public n’est pas à la portée de n’importe quel auteur.
Autant "Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité" est riche en contenus, autant la construction du récit s’avère laborieuse, le style universitaire. À David Graeber et David Wengrow il manqua une plume extérieure pour mettre en forme une montagne de données.
Voici une phrase où la traductrice Élise Roy en a cherché son français :
« L’histoire du continent américain fourmille de témoignages de colons capturés ou adoptés par des groupes indigènes et qui, s’étant vu plus tard inviter à décider de leur lieu de vie, choisirent presque systématiquement de rester auprès de ces derniers ».
"Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?" est un adage aussi vieux que l'humanité.
• David Graeber est un anthropologue américain auteur, entre autres, de "Dettes : 5000 ans d’histoire" et de "Bullshit jobs". Ce dernier livre l’a fait connaître du public car il aborde un sujet d’actualité : les milliers de jobs qui n’ont aucun sens. David Graeber est mort à l’âge de 59 ans à Venise en septembre 2020. Le journal Le Monde lui rend hommage dans un portrait signé Marie Charrel.
• David Wengrow est un archéologue britannique et professeur d’archéologie comparée à l’Institut d’archéologie de l’université de Londres.
Une nouvelle histoire de l'humanité
• La version initiale est parue aux éditions Les liens qui libèrent en novembre 2021 (29,99 €).
• La version de poche est parue aux éditions Gallimard en novembre 2023 (12,90 €). L'édition de poche fait 662 pages auxquelles s'ajoutent la bibliographie, l'index des noms propres, la liste des figures, la table des matières. Soit 745 pages au total.
d'Une nouvelle histoire de l'humanité
• Nicolas Gastineau, journaliste à Philosophie Magazine, a consacré un bref article à la sortie du livre. Article à découvrir ici.
• Un an plus tard, Maxime Lerolle, journaliste au Monde diplomatique, en fait une présentation ici.
• Mais surtout, Stéphane Foucart, journaliste au Monde, écrit une chronique enthousiaste quand le livre de David Graeber et David Wengrow sort en édition de poche. Chronique publiée le 25 novembre 2023.
Extraits :
« Du pléistocène au XVIIIe siècle, du Japon de la période Jomon à la cité précolombienne de Teotihuacan, des métropoles de la civilisation de l’Indus aux mégasites néolithiques d’Ukraine et de Moldavie, des Olmèques aux Minoens, la connaissance accumulée par les archéologues et les anthropologues depuis une trentaine d’années indique que tous les schémas classiques d’organisation sociale et politique ne sont en aucun cas des normes, pas plus qu’ils ne s’insèrent dans une forme d’évolutionnisme des sociétés humaines. »
« Il existe des sépultures princières dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs, des structures mégalithiques érigées par des populations non sédentaires, des cités immenses sans la plus petite trace de royauté, des organisations sociales complexes sans pouvoir centralisé, des proto-Etats sans révolution agricole, des sociétés de l’âge du bronze où la position des femmes était sans doute plus enviable qu’elle ne l’est aujourd’hui dans la majorité des régions du monde… Chaque chapitre est l’occasion de se débarrasser de bon nombre de fausses évidences. »
« David Graeber est mort prématurément en 2020, avant la publication de son dernier opus. Le dernier d’une œuvre tout entière consacrée à démontrer, avec les instruments des sciences humaines et sociales, que d’autres mondes sont bel et bien possibles. Au commencement était… parachève ce travail en montrant que non seulement ils sont possibles, mais qu’ils ont déjà existé. »
• Articles aussi dans La Croix, Les Echos, Télérama. Podcast sur France Culture.


