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Voyage dans une France détricotée

Voyage dans une France détricotée

10 mai 1981 - 10 mai 2021 : à droite et à gauche, quarante ans pour détricoter un pays. Et si nous attrapions le virus de l'industrie ?

10 mai 2021 : par une étrange coïncidence, le journal Le Monde publie trois articles qui explorent trois facettes d’une France qui boitille. Industrie, aménagement du territoire, culture : de Mitterrand à Macron en passant par Sarkozy, l’État détricote un pays. Nos présidents partagent le même dogme : un libéralisme débridé. L’État est le problème, auraient-ils pu clamer. Mais de l'autre côté de l'Amérique, Ronald Reagan parle le premier.

Comment saper les fondations d’un pays ? Trois méthodes : imposer l’austérité à tous les étages ; laisser le marché agir à sa guise ; créer la diagonale du vide, de la Meuse à la Creuse en passant par le Morvan.

Au fil d’un journal, Le Monde décrit à mots feutrés comment l’État lâche les Françaises et les Français. Qui en a profité ?

Bérézina dans l’industrie

Où est passée la manufacture France ? Béatrice Madeline, journaliste au Monde, met l'ambiance : en 2020, la part de marché des produits français dans la zone euro s'élève à 13,5 % des ventes totales contre 18 % en 2000. Entre 2000 et 2016, le nombre d'entreprises industrielles de taille intermédiaire (ETI) baisse de 40 % en France alors qu'il progresse de 2 % en Allemagne. Aujourd'hui, il reste 200 entreprises industrielles de plus de 5 000 salariés dans l'Hexagone. Pour 100 emplois situés en France, les groupes français placent 62 emplois à l'étranger. En Allemagne : 38.

Les friches industrielles à l’abandon racontent le désintérêt de l’État pour la fabrique, ces lieux où hommes et machines produisent les objets du quotidien.

Dans les années 2010, l’État commence à réagir. Il active des leviers fiscaux. Il baisse les charges des entreprises pour les rendre plus compétitives. Le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE) que François Hollande impose en fin de mandat allège le coût du travail. La baisse de l’impôt sur les sociétés (28 %) et des impôts de production (2,8 % du PIB) rapproche la France de la moyenne fiscale européenne.

Pourtant, l’industrie replonge en 2020. La faute à la Covid-19 ? Non car la pandémie impacte le monde entier. En France, la chute des parts de marché touche toutes les catégories de produits - et pas seulement l’aéronautique, fleuron de notre industrie. On baisse les impôts, et ça ne suffit pas : pourquoi ? Béatrice Madeline donne la parole à Xavier Ragot, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) : « Pour améliorer la compétitivité, il faut travailler sur tout l'environnement de l'entreprise : la formation, mais aussi l'attractivité du territoire, la stabilité administrative, la politique industrielle... C'est presque une philosophie économique en soi, qui ne doit pas se concentrer sur la seule question fiscale. »

Bien plus que le coût du travail, c’est le manque de compétences qui inquiète. Techniciens qualifiés et ingénieurs manquent à l’appel. Tout se joue à l’école. Au début des années 2020, les élèves français se traînent en mathématiques et en physique-chimie dans les classements internationaux. La faute à une pédagogie désuète ânonnée par des enseignants à bout de souffle qui font toute leur carrière avec les outils du siècle dernier, sans formation continue ou presque.

À la fin du collège, l’Éducation Nationale crée les wagons de 1ère et 2e classes. Elle oriente les meilleurs élèves vers l’enseignement général. Les lycées techniques, les bacs professionnels restent des choix par défaut, et non une filière qui répond à une vocation.

Et quand le jeune ingénieur ou le jeune technicien arrive sur le marché du travail, il scrute le niveau des salaires au-delà des frontières. L’exode de matière grise révèle un goût irrésistible pour l’Amérique, là où l’industrie fusionne avec le numérique pour inventer les objets et services de demain. En outre, l’État français applique un règlement très strict qui entrave les liens entre recherche et industrie. D’où la faible quantité de brevets déposés. Pendant ce temps, « les entreprises électroniques coréennes ont dépensé en recherche près de cent milliards d'euros sur dix ans, soit le montant du plan de relance français » précise Xavier Ragot dans Le Monde.

Résultat : les multinationales françaises sont les championnes européennes de la délocalisation. Elles réalisent la majorité de leurs activités et de leurs profits hors de France. Et les start-up françaises tant vantées par Emmanuel Macron ? Depuis 2017, quelque 500 entreprises de la French Tech ont été rachetées par des géants de la Silicon Valley.

Une raquette criblée de trous

Parmi les ingrédients pour avoir une industrie digne de ce nom, Xavier Ragot cite « l’attractivité du territoire ». Et puisque Mitterrand est devenu président il y a tout juste quarante ans, alors Le Monde part à Montsauche-les-Settons dans la Nièvre, là où tonton lança sa carrière politique en tant que conseiller général du canton. La journaliste Solenn de Royer décrit un territoire qui perd ses agriculteurs, cultive des sapins pour Noël, attire les touristes en quête de nature préservée dans le parc du Morvan. La population du village est passée de 714 habitants en 1990 à 512 habitants en 2018. L’épicerie et le café ont fermé. La moitié des résidences sont secondaires. L’État a transféré la trésorerie et ses fonctionnaires à Château-Chinon. À son tour, la Poste va fermer son bureau.

Pour couronner son œuvre, l’État a supprimé le canton de Montsauche-les-Settons et ses dix communes lors de la réforme de 2014. Il l’a fondu avec ceux de Château-Chinon et de Châtillon-en-Bazois. Qu’en pense Marie Leclercq, maire du village ? « Une sacrée bêtise », rapporte la journaliste Solenn de Royer. Fin d’un bassin de vie où se joue la proximité. Au cours de son mandat, François Hollande oblige les communautés de communes à fusionner. En vertu de la loi NOTRE de 2015, Montsauche-les-Settons est désormais une commune parmi d’autres dans un vaste regroupement autour de Château-Chinon.

Un coin de Morvan illustre un travail de sape mené depuis l’Élysée : réduire la France à une douzaine de métropoles reliées par des autoroutes et des TGV. Y a-t-il un trou dans la raquette, pour reprendre une expression à la mode ? Non, il y en a des milliers. Des services publics qui partent, c’est moins de fonctionnaires, moins d’enseignants, moins de gendarmes, moins de matière grise pour animer un bout de campagne. Et moins d’entreprises pour procurer des emplois.

Culture de velours

Mais il y a la culture ! rétorquerait peut-être Jack Lang à la lecture de ce récit. Justement : les journalistes Michel Guerrin et Brigitte Salino retracent dans Le Monde les années Lang au ministère de la culture, dans les années 1980 et 1990 (1). Cette fois, l'État répond présent. Aussitôt après l’élection de François Mitterrand, le budget de la culture double. Jack Lang et son équipe se démènent : ils créent des équipements culturels partout en France (centres dramatiques nationaux, scènes nationales, scènes conventionnées). Ils soutiennent les festivals. Ils distribuent des subventions aux artistes - du moins ceux qui font le siège de la rue de Valois. Jack Lang applique la théorie du ruissellement à la culture : plus il y aura d’offre artistique, plus le public sera nombreux.

Or, la théorie se révèle fausse, ou du moins biaisée : en fait, c’est le même public (urbain, aisé) qui fréquente davantage les théâtres et les musées. La majorité des Français reste hors de la ruche, d’autant que Jack Lang érige une muraille entre la culture et l’éducation populaire. Les « socio-cu » (2), ceux qui font vivre une MJC ou une amicale laïque, restent au pain sec ou presque. Il y a certes un Dominique Wallon pour défendre comme il peut le « développement culturel » auprès du ministre. Il est bien seul.

Dès les années 1990, le tissu des associations craque. Les médiateurs culturels, ceux qui créaient des passerelles entre le monde artistique et les publics, s’évaporent dans la nature, faute d’aides publiques pour les payer et pour conduire l'action culturelle au plus près des habitants. Le théâtre, la danse, le cirque, après avoir fait un rapide tour dans les villages et les quartiers, regagnent leurs casernes en rangs serrés. Dans un centre dramatique national, on est au chaud. Dans une salle polyvalente, c’est trop compliqué.

À partir des années 2000, la culture devient un objet comme un autre à consommer. Au théâtre, une communauté cultive l’entre-soi. Certains directeurs d’équipement trouvent un argument sociologique pour invoquer une fatalité. Michel Guerrin et Brigitte Salino donnent la parole à Arthur Nauzyciel, directeur du Théâtre national de Bretagne : « Le théâtre n’a pas à afficher 100 % de fréquentation de toutes les origines sociales. Certains lisent, d’autres vont au basket. La question dépasse celle de l’école : pourquoi des gens, à chaque génération, reproduisent le même sentiment d’illégitimité à entrer dans un musée ou un théâtre ? À cause d’un sentiment de classe. »

Dans les années 2020, les méthodes pour tisser du lien entre les artistes et les publics sont oubliées. Qui se souvient qu’à Blainville-sur-l’eau ou Neuves-Maisons, il y a vingt ans, des femmes et des hommes issus de « classes populaires » défilèrent dans les rues de leur ville avec des artistes professionnels, à l'issue de six mois de répétitions ? Un président de département, puis un ministère coupèrent à la hâte le robinet. Le peuple, c’est plus malléable quand il perd toute créativité. Avec la peur du chômage, c’est encore mieux.

Retour aux fondamentaux

Industrie, aménagement du territoire, culture : la même logique est à l’œuvre depuis quarante années. En mars 2020, la France découvre avec effroi qu’elle n'a pas les moyens de faire face à une pandémie. Même le secteur de la santé a été « rationalisé ». La main sur le cœur, un président dépassé par les événements s'engage : promis, juré, nous allons réhabiliter l’hôpital, aider les petites communes, soutenir les projets associatifs. Il faut attendre une crise sanitaire pour qu’un État change de pied. Or, quarante années ne se rattrapent pas en un claquement de doigts. Pendant ce temps, des opportunistes font entendre une drôle de musique. Selon eux, le remède, c’est de se replier. Tout ça c’est la faute des immigrés. Renvoyons les réfugiés. Conspuons les journalistes. Du prêt-à-penser tourne en boucle dans certains médias, ceux qui aimantent le public avec du clash.

Retour à l’atelier. Comment réparer la France ? Peut-être en reprenant les fondamentaux : un être humain a besoin de s'épanouir avec un métier qui lui va comme un gant, un bouquet de relations sociales, un cadre de vie où l'on peut respirer, un brin de folie au stade ou sur les planches. À la fin de son article, la journaliste Béatrice Madeline laisse la parole à Xavier Ragot : « Il faut un état stratège. À savoir un État capable de coordonner les différents acteurs, de fixer les règles du jeu, de favoriser les liens entre recherche et production… La crise née du Covid-19 aura peut-être une vertu, celle de mettre en lumière cette urgence à rebâtir une politique industrielle moderne. » Et aussi sanitaire, culturelle, commerciale, associative… jusqu’au canton de Montsauche-les-Settons.

Dominique Canard     

(1) Jack Lang a été ministre de la culture de 1981 à 1986, puis de 1988 à 1993. De 1992 à 1993, il est ministre de l'éducation nationale et de la culture. Il est ministre de l'éducation nationale de 2000 à 2002.
(2) socio-cu = socio-culturel. L'expression est, selon le contexte, affectueuse ou méprisante.

Sources d’information :


À la recherche de la compétitivité perdue. Article de Béatrice Madeline paru dans Le Monde du 10 mai 2021.

« Plus personne n’incarne le parti, on ne sait plus ». Reportage de Solenn de Royer dans le Morvan paru dans Le Monde du 10 mai 2021.

Mai 1981 : l’art à tout prix. Article de Michel Guerrin et Brigitte Salino paru dans Le Monde du 10 mai 2021.

Pour mémoire, le 10 mai 1981, le socialiste François Mitterrand a été élu président de la république. Lui ont succédé : Jacques Chirac (1995), Nicolas Sarkozy (2007), François Hollande (2012), Emmanuel Macron (2017).

Photographie : en 2011, le photographe Yves Bresson découvre une usine spécialisée dans la fabrication de faux, un outil traditionnel qui sert à faucher l’herbe. Située à Pont-Salomon en Haute-Loire, elle fut construite au XIXe siècle. Elle a fermé en 1998. En 2015, le musée d’art moderne de Saint-Étienne ouvre une exposition avec les prises de vues effectuées par Yves Bresson à Pont-Salomon. La photographie qui illustre cet article est donc une photo… de la photographie de l’artiste - ou du moins d’une partie de la photo. Pour information, les prises de vues sont autorisées dans les musées dès lors que l’auteur des œuvres - photos, peintures, sculptures - est cité lors d’une publication : accès à la page d’Actuphoto qui présente Yves Bresson ici.